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16 décembre 2010

Après celle du Sud, la réponse nord-américaine

Comme pour la lecture de La Bibliothèque de Babel, Maurice, à l’écoute de Bartleby et compagnie que Léa n’interrompt que pour respirer aux points et aux virgules, se retrouve perplexe devant l’immensité de son projet qui, pourtant, s’aperçoit-il, n’est pas aussi neuf que ce qu’il croyait. N’en est-il pas que plus vaste encore ?

— « Une bibliothèque non moins fantôme, mais qui présente la particularité d’exister et de pouvoir être visitée à tout moment, est la Brautigan Library, sise à Burlington, États-Unis. Elle porte ce nom en hommage à Richard Brautigan (…).
La Brautigan Library est exclusivement constituée de manuscrits refusés par les éditeurs auxquels ils furent proposés et, partant, jamais publiés. Cette bibliothèque ne rassemble que des livres avortés. Ceux qui détiendraient des manuscrits de cette espèce et désireraient les céder à la Bibliothèque qu’est la Brautigan Library n’ont qu’à les expédier au village de Burlington, Vermont, États-Unis. Je sais de source sûre — encore que l’on ne s’occupe là-bas que de sources taries — qu’aucun manuscrit n’y est renvoyé ; bien au contraire, il y sont soignés et exhibés avec un plaisir et un respect sans réserve. »

Un jumelage serait du meilleur effet entre la toute petite (mais en rien modeste) Bibliothèque des livres qui n’ont pas encore été écrits et la Brautigan Library, sans que la différence de taille, chacune en adéquation avec son projet, ne porte de l’ombre à l’autre — et pour l’américaine, superlative, en conformité avec l’ambition du pays depuis sa révolution, où l’idéal de réussite pour tout individu permet de transmuter un échec apparent en titre de gloire.
Léa pense que Maurice pourrait y adresser son Richard quand il sera fini, avant de se raviser. Il faudrait au préalable que Maurice adresse son manuscrit à des éditeurs et que ceux-ci le lui refusent comme un seul homme. Ce n’est pas gagné !
Maurice pense que son Richard ne sera jamais fini (est-il d’ailleurs commencé, sinon un vague scénario ?), et a donc dès aujourd’hui de plein droit sa place dans la Bibliothèque des livres qui n’ont pas encore été écrits, sans que résiste le moindre soupçon de prévarication.

15 juin 2010

Les hameçons américains

Dans la bibliothèque des livres qui n’ont pas encore été écrits, bien modeste pour une pareille destinée, Sara placerait volontiers les livres de Richard Brautigan, bien qu’ils aient été lus, ô combien ! En tout cas, dans la sienne, Sara a rangé les livres de Richard Brautigan à côté de la photographie de ladite bibliothèque* dont la vocation première fut, semblet-t-il, d’abriter des moutons.
Sara choisit une page, après beaucoup de ruses pour appâter Maurice et Léa.
— « Le type qui a écrit le livre, il s’appelait Mike, il avait fait un long voyage dans l’usine oubliée. Cent milles peut-être, et il est resté parti des semaines. Il est allé plus loin que ces pylônes qu’on aperçoit par temps clair. Il affirmait que derrière il y avait des pylônes encore plus haut.
Il écrivait un livre sur ce sujet, son voyage à l’usine oubliée. Ce n’est pas un mauvais livre, il était même bien meilleur que ceux que l’on trouve dans l’usine oubliée. Ce sont de fort mauvais livres. »
Sara amorça un peu plus loin, sûre de tomber sur un « bon coin ».
— « Hier après-midi, en descendant la route depuis Wells Summit, nous sommes tombés sur les moutons. Eux aussi, on les faisait avancer sur la route.
Un berger marchait devant la voiture, une branche feuillue à la main, poussant les moutons sur le bas-côté. Il ressemblait à Adolf Hitler, jeune et maigre, mais avait une bonne tête. »

Maurice imagina Richard Brautigan écrivant un scénario sur Richard Cœur de Lion, s’entichant de la poésie courtoise des troubadours jusqu’à la déchiffrer du limousin d’origine, mais il ne pouvait l’imaginer.

* cf. 19 avril