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26 janvier 2011

Retour sur les côtés

— « Ce petit lac était sans prix comme voisin dans les intermittences d’une douce pluie d’août, lorsque à la fois l’air et l’eau était d’un calme parfait, mais le ciel découvert, le milieu de l’après-midi avait toute la sérénité du soir, et que la grivette chantait tout à l’entour, perçue de rive à rive. Un lac comme celui-ci n’est jamais plus poli qu’à ce moment-là ; et la portion d’air libre suspendue au-dessus de lui était peu profonde et assombrie par les nuages, l’eau, remplie de lumières et de réverbérations, devient elle-même un ciel inférieur d’autant plus important. Du sommet d’une colline proche, où le bois avait été récemment coupé, il était une échappée charmante vers le sud au-delà de l’étang, par une large brèche ouverte dans les collines qui là forment la rive, et où leurs versants opposés descendant l’un vers l’autre suggéraient l’existence d’un cours d’eau en route dans cette direction à travers une vallée boisée, quoique de cours d’eau il n’en fût point. Par là mes regards portaient entre et par-dessus les vertes collines proches sur d’autres lointaines et plus hautes à l’horizon, teintées de bleu. »

— Ça me rappelle la promenade avec Sara quand j’ai perdu mes bottes, quand on a découvert la bibliothèque des livres qui n’ont pas encore été écrits.
— C’est en effet un des côtés possibles pour aller là-bas.
Léa saisit un autre livre peuplé d’images inquiétantes.
— « La plaie du crépuscule commence à éclairer un bois, on y décèle des animaux agissant comme des enfants, derrière ces agissements, des hommes en costume gèrent des négociations en quelques sales poignées de mains, derrière le masque de ces enjeux, nés des pulsions irrépressibles, d’une force non muselée, sourd une menace, réelle ou supposée, et cette menace envahit tout. On dit que les reliques d’anciennes croyances seront réactivées lorsque l’homme-loup de l’antique forêt obscure sortira du bois. »

21 juillet 2010

Perdu puis retrouvé

Toujours avec le même air absorbé, l’ancien vieillard — sans qu’il en soit revenu pour autant, aux yeux de Léa, à la ressemblance de Maupassant — épuisait la bibliothèque en virtuose.
— Ah ! vous l’avez, évidemment, je m’en doutais un peu cela dit, nous sommes entre gens de bonne compagnie, n’est-ce pas ?
Une mimique agacée de Sara, vite réprimée, traduisait sa pensée qui pourrait être résumée par « cuistre un jour, cuistre toujours ».
— Permettez-moi maintenant de vous en lire un passage.
Il saisit le livre et y plongea avec une promptitude fulgurante.
— « Au premier moment je ne compris pas pourquoi j’hésitais à reconnaître le maître de maison, les invités, et pourquoi chacun semblait s’être “fait une tête”, généralement poudrée et qui les changeait complètement. Le prince avait encore, en recevant cet air bonhomme d’un roi de féerie que je lui avais trouvé la première fois, mais cette fois, semblant s’être soumis lui-même à l’étiquette qu’il avait imposé à ses invités, il s’était affublé d’une barbe blanche et, traînant à ses pieds qu’elles alourdissaient comme des semelles de plomb, semblait avoir assumé de figurer un des “âges de la vie”. Ses moustaches étaient blanches aussi, comme s’il restait après elles le gel de la forêt du Petit Poucet. Elles semblaient incommoder la bouche raidie et, l’effet une fois produit, il aurait dû les enlever. À vrai dire je ne le reconnus qu’à l’aide d’un raisonnement et en concluant de la simple ressemblance de certains traits à une identité de la personne. »

24 juin 2010

Débat autour de la promenade

Sara a toujours l’embarras du choix question promenades, à moins qu’elle embarrasse Maurice et Léa avec le choix qu’elle leur soumet afin de les détourner de leurs jardineries — disons entre Green Garden & Co et Paysage & Jardin Concept, maintenant que Naturalia a épuisé ses charmes — comme elle leur avait proposé le choix entre le côté de Meinkirchen et le côté de chez Wink en se camouflant derrière une lecture quelque peu frelatée.
Ce dimanche, Sara a détourné Maurice et Léa de leur objectif — alors qu’ils ne s’étaient pas encore interrogés sur le choix entre le côté de Green Garden & Co et le côté de Paysage & Jardin Concept, Léa ne pouvant se défaire de sa lecture dévorante bien au-delà du samedi consacré à ce vice impuni, car, à peine l’avait-elle terminée qu’elle la reprenait à son début — pour les entraîner à venir marcher dans la nature.
En chemin, à la première halte précisément, pour reprendre son souffle et regarder alentour, Léa poursuit sa lecture qu’elle avait interrompue à contrecœur car le livre, qui célèbre l’amitié comme jamais l’amitié ne fut célébrée, n’offre pas le moindre interstice pour s’arrêter, reprendre souffle, regarder alentour.
— « S’il y avait des amis chez moi, il faisait des promenades avec mes amis et moi, à contrecœur, mais il les faisait. Moi non plus je n’aime pas les promenades, depuis toujours je ne me promène qu’à contrecœur, c’est toujours à contrecœur que je fais des promenades, mais avec des amis, je fais des promenades, et de telle manière que ces amis s’imaginent que je suis un promeneur passionné, car je me promène toujours de manière si théâtrale qu’ils n’en reviennent pas. Je n’ai absolument rien d’un promeneur, et je ne suis davantage un ami de la nature ni quelqu’un qui connaît la nature. »
Sara, puis Maurice, poursuivent la promenade en faisant semblant d’abandonner Léa.
— « Mais quand des amis sont là, je marche de telle manière qu’il s’imaginent que j’aime me promener, que j’aime la nature et que je connais la nature. Je ne connais absolument pas la nature, et je la déteste, parce qu’elle me tue. »

19 avril 2010

Au cas où, emportons un livre et une serviette


Sara départagea son beau-frère Maurice et sa sœur Léa, comme elle les départagea à savoir qui de Thomas Bernhard ou de Marcel Proust elle avait lu, en empruntant le troisième chemin que le grand écrivain, qu’il soit l’un ou qu’il soit l’autre, ne connaissait pas, celui qui longe les marroniers, passe derrière la citerne, s’engage à travers la friche de l’ancienne cimenterie en bricolant tant bien que mal une direction parmi de multiples hypothèses avant de plonger sans hésiter vers un chaos de rochers que les pieds de Maurice n’apprécièrent pas alors que Léa en fit gaiement son affaire en quelques bonds calqués sur ceux de Sara, comme elle calquait déjà ses pas sur les siens quand sa grande sœur était déjà une jeune fille et elle une toute petite bonne femme avec, déjà, un livre au cas où comme Sara, puisque Sara n’allait jamais nulle part sans un bouquin, pour le lire au cas où, au cas où un garçon pas trop bête et pas trop laid se questionnerait sur cette fille qui lit, qu’il sait jolie, qu’il devine intelligente, peut-être bêcheuse mais cela valait la peine d’être tenté.
Ce chemin dessiné par le hasard, selon la formule de Sara, avait un but caché. Sara, Maurice et Léa à ses basques, après s’être débarrassé du chaos de pierres si peu engageant, alors que la vue s’ouvrait désormais sur un authentique payage de campagne, franchit lestement une rigole pour se retrouver dans un de ces chemins creux célébrés par les peintres paysagistes d’un autre temps, où ombre et lumière se disputent selon le rythme des talus, des haies vives et des bosquets — et des nuages qui ont toujours le dernier mot. Sara observa deux traces de peinture jaunes et bleues sur le tronc d’un bouleau, pareilles à celles sur les joues et le front des Indiens, pour baliser le sentier de la guerre, propose Léa sans que Maurice ne sourie.
— Attendez-moi là, je reviens tout de suite.
Et Sara disparut.
Léa ne se laissait pas abuser par sa sœur, elle invita Maurice à la suivre. Maurice aurait préféré attendre Sara plutôt que de prendre par le raccourci pour rejoindre la petite route au-delà du pré dont les vaches étaient couchées à l’ombre de l’arbre de service. Il aurait ainsi sauvé ses chaussures qu’il dut abandonner au marécage.
Depuis l’abord d’un bâtiment de taille modeste à la fonction indéterminée, une ancienne bergerie par exemple, Sara leur faisait des signes qui avaient pour vocation de les guider, mais leur universalité ne sauta pas aux yeux de Maurice.
— Voilà où je voulais en venir.
Léa reconnut ce bâtiment.
— Ici vous trouverez des livres que personne n’a jamais lus.
La photo de ce bâtiment orne la bibliothèque de Sara.
— Car personne ne les a encore écrits.
Maurice, pataugeant dans la boue jusqu’aux genoux, resta indifférent au prodige. Le souvenir de ses chaussures englouties et l’état de ses pieds ne lui laissaient pas le loisir d’en apprécier la portée. Il aurait espéré des bains publics.

18 avril 2010

De surcroît Sara a l’embarras du choix question promenades

Sara propose à Léa d’aller se promener. Maurice était déjà descendu dans le jardin qui court le long de la maison en miroir de celui des voisins dont la maison est identique à celle de Sara.
Sara et Léa découvrent Maurice en contemplation devant un figuier rebelle à toute idée de frontière dont les bourgeons offrent sur la même branche plusieurs étapes de leur développement. Maurice exprime la même stupeur que s’il voyait un nouveau-né pour la première fois.
Léa prolonge vers Maurice la proposition de Sara, en ajoutant que ça les changera des jardineries.
Maurice sursauta, comme surpris l’œil dans le trou de la serrure.
Sara les rejoignit aussitôt. Elle leur annonce qu’il y a deux côtés pour les promenades et ajoute, après avoir sorti de son sac un livre de poche, — « car il y avait du côté de Krönberg deux côtés pour les promenades, et si opposés qu’on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre : le côté de Meinkirchen, qu’on appelait aussi le côté de chez Wink parce qu’on passait devant la propriété de monsieur Wink pour aller par là, et le côté de Kampfminze. De Meinkirchen, à vrai dire, je n’ai jamais connu que le côté et des gens étrangers qui venaient le dimanche se promener à Krönberg, des gens que, cette fois, ma tante elle-même et nous tous ne connaissions point et qu’à ce signe on tenait pour des gens qui seront venus de Meinkirchen. Quant à Kampfminze, je devais un jour en connaître davantage mais plus tard seulement ; et pendant toute mon adolescence, si Meinkirchen était pour moi quelque chose d’inaccessible comme l’horizon, dérobé à la vue, si loin qu’on allât, par les plis d’un terrain qui ne ressemblait déjà plus à celui de Krönberg, Kampfminze lui ne m’est apparu que comme le terme plutôt idéal que réel de son propre côté, une sorte d’expression géographique abstraite comme la ligne de l’équateur, comme le pôle, comme l’orient. Alors, prendre par Kampfminze pour aller à Meinkirchen, ou le contraire, m’eût semblé une expression aussi dénuée de sens que prendre par l’est pour aller à l’ouest. Comme mon père parlait toujours du côté de Meinkirchen comme de la plus belle vue de la plaine qu’il connût et du côté de Kampfminze comme du type de paysage de rivière, je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux entités, cette cohésion, cette unité qui n’appartiennent qu’aux créations de notre esprit (…) »
Sara regarda tour à tour Léa et Maurice.
— Descendons vers la rivière, dit Léa.
— Ou bien allons vers la plaine, répondit Maurice.