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24 juin 2010

Débat autour de la promenade

Sara a toujours l’embarras du choix question promenades, à moins qu’elle embarrasse Maurice et Léa avec le choix qu’elle leur soumet afin de les détourner de leurs jardineries — disons entre Green Garden & Co et Paysage & Jardin Concept, maintenant que Naturalia a épuisé ses charmes — comme elle leur avait proposé le choix entre le côté de Meinkirchen et le côté de chez Wink en se camouflant derrière une lecture quelque peu frelatée.
Ce dimanche, Sara a détourné Maurice et Léa de leur objectif — alors qu’ils ne s’étaient pas encore interrogés sur le choix entre le côté de Green Garden & Co et le côté de Paysage & Jardin Concept, Léa ne pouvant se défaire de sa lecture dévorante bien au-delà du samedi consacré à ce vice impuni, car, à peine l’avait-elle terminée qu’elle la reprenait à son début — pour les entraîner à venir marcher dans la nature.
En chemin, à la première halte précisément, pour reprendre son souffle et regarder alentour, Léa poursuit sa lecture qu’elle avait interrompue à contrecœur car le livre, qui célèbre l’amitié comme jamais l’amitié ne fut célébrée, n’offre pas le moindre interstice pour s’arrêter, reprendre souffle, regarder alentour.
— « S’il y avait des amis chez moi, il faisait des promenades avec mes amis et moi, à contrecœur, mais il les faisait. Moi non plus je n’aime pas les promenades, depuis toujours je ne me promène qu’à contrecœur, c’est toujours à contrecœur que je fais des promenades, mais avec des amis, je fais des promenades, et de telle manière que ces amis s’imaginent que je suis un promeneur passionné, car je me promène toujours de manière si théâtrale qu’ils n’en reviennent pas. Je n’ai absolument rien d’un promeneur, et je ne suis davantage un ami de la nature ni quelqu’un qui connaît la nature. »
Sara, puis Maurice, poursuivent la promenade en faisant semblant d’abandonner Léa.
— « Mais quand des amis sont là, je marche de telle manière qu’il s’imaginent que j’aime me promener, que j’aime la nature et que je connais la nature. Je ne connais absolument pas la nature, et je la déteste, parce qu’elle me tue. »

4 mai 2010

Olson, à l’époque

Maurice pensa à l’époque où Alain se faisait appeler Olson, comme Archibald Olson Barnabooth, quand Léa enchaîna de Walser en Larbaud, de Larbaud en Larbaud — pour Maurice, tout ce que lui lisait Léa était un seul et même livre, celui de Léa. Alain troquait ainsi sa propre mélancolie de pauvre contre une mélancolie de riche. Encore Maurice ne sait-il pas qu’aujourd’hui Alain vit à l’hôtel de la Girafe en lieu et place du Carlton de Florence.
— « Lecture pénible, et pendant laquelle j’ai rougi souvent. Que de phrases que — déjà ! — je n’écrirais plus aujourd’hui… Exagérations, naïvetés, petits mensonges inutiles, petites malices cousues de fil blanc ! J’avais pourtant bien essayé de n’être pas dupe de moi-même ; de voir ma vie directement et non plus à travers mes lectures ; et de laisser quelque point inexpliqué plutôt que d’admettre une explication tirée de mes souvenirs littéraires. Souvent j’ai été bien près de barrer une phrase qui sonnait faux, une expression toute faite qui ne correspond pas à ma vraie pensée d’alors. Il m’a fallu du courage pour ne rien changer, et laisser intact le document, avec ses puérilités, ses confidences trop intimes, ses aveux de faiblesse. »

Alain pensa à l’époque où il se faisait appeler Olson en chassant toute mélancolie comme la poussière sur les étagères. Aujourd’hui, l’hôtel de la Girafe se confond avec le Carlton de Florence. Il suffit de le bien peigner.
— « Eh bien, je vais commencer tout de suite. Thé, fumée qui laisse une odeur qui est comme un goût de miel et de poivre ; jour de dix heures un instant sur la gare qu’on traverse d’un seul coup et qui gémit blessée ; hymnes qui remplissez mon esprit d’une harmonie familière et un peu triste ; sage petite prière malgré moi de mon cœur ; vitesse ; paysages ; argent gaspillé ; amour offert dont personne ne veut ; vagabondage ; petites émotions de la kleptomanie ; longs bains trop chauds ; parfums et souvenirs ; à vous cette âme perdue. Ma main sent bon ; la chair propre et chaude, et un souvenir de tabac clair… »

2 mai 2010

« Des jeunes filles »

— « Un matin, l’envie me prenant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la tête et, en courant, quittai le cabinet de travail ou de fantasmagorie pour dévaler l’escalier et me précipiter dans la rue. Dans l’escalier, je fus croisé par une femme qui avait l’air d’une Espagnole, d’une Péruvienne ou d’une créole, et qui affichait quelque majesté pâle et fanée. »

Léa ne se lasse pas de lire La promenade de Robert Walser.
Maurice ne se lasse pas d’entendre Léa le lire.
La promenade de Robert Walser les lient.
Léa lisait La promenade de Robert Walser quand elle rencontra Maurice.
La promenade de Robert Walser est leur bréviaire, en quelque sorte, même quand ils se promènent le dimanche dans les jardineries aux confins de la ville.
Cette Espagnole, ou cette Péruvienne, ou cette créole, évoque Fermina Marquez dans l’esprit de Léa, qu’elle avait lu à l’âge de Fermina Marquez. Sara lui mit dans les mains un vieux livre de poche, et dit :
— « Le reflet de la porte vitrée du parloir passa brusquement sur le sable de la cour, à nos pieds. Santos levas la tête, et dit :
“Des jeunes filles.” »