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2 juin 2010

Ressemblances acrobatiques

— Tu te rappelles Maurice que Sara nous invite au cinéma ce soir ?
Maurice pense : « Quoi voir ? » ou plus précisément : « Quoi voir qui vaille la peine ? ».
Depuis qu’il a commencé l’écriture de son scénario, il n’est plus retourné au cinéma. Depuis qu’il vit avec Léa, il l’a toujours laissée aller avec Sara.
Maurice et Léa ne sont jamais allés au cinéma tous les deux.
Cette fois-ci, dans la mesure où il se laisserait convaincre, ce ne sera encore pas tous les deux, mais il y aura un léger mieux.
Maurice ne sait pas qu’il y a un nouveau Robin des Bois à l’affiche.
Maurice ne sait pas que Sara ne les invite pas à voir le nouveau Robin des Bois puisqu’il ignore qu’il y a un nouveau Robin des Bois, et puisqu’il ne peut y avoir qu’un seul Robin des Bois.
— Ah, c’est ce soir ?
Ce soir-là est un samedi soir. Léa referme Tristram Shandy, glisse en marque page la photo d’un Robert Walser jouvenceau, laissant pour la semaine prochaine les amours promises — et improbables — de l’oncle Tobie et de la veuve Tampon.

Au cinéma, malgré une cinéphilie de jeunesse des plus ardentes, Maurice n’a jamais retrouvé les émotions des films d’explorateurs (mis à part Errol Flynn, classé hors catégorie) où il entraînait son petit frère Alain au cinéma Le Crystral.
Sara explique à Léa, et à Maurice qui n’écoute pas, que ce serait dommage — elle ajoute lamentable — de rater la ressortie en copie restaurée de L’Acrobate de Jean-Daniel Pollet.
Sara trouve que le personnage principal ressemble à Maurice. Léa ne trouve pas, pas du tout, à part les qualités de danseur, qui la valse, qui le tango. Elle est vexée.
— Ah oui c’est vrai, Maurice ressemble un peu plus à Errol Flynn, dit Sara qui ne sait pas toujours retenir sa langue, on ne la changera pas.

9 avril 2010

Le prodigieux retour de la Tasmanie

— « Mais le lendemain matin, lorsque le premier coude de la rivière eut caché derrière moi les maisons de Patusan, toute la réalité de ces faits, avec leur couleur, leur dessin et leur signification, me sortit des yeux, comme on sort d’un tableau que l’imagination jeta sur une toile, et auquel on tourne une dernière fois le dos, après une longue contemplation. Il reste imprimé dans la mémoire, avec toute sa fraîcheur, avec sa vie figée sous une lumière immuable. Ce petit coin de terre nourrissait des ambitions, des terreurs, de la haine, des espoirs, et le souvenir de tout cela demeure intact dans mon esprit, avec une égale intensité, avec une sorte d’expression fixée pour retourner vers le monde, où les choses se meuvent, où les hommes changent, où la lumière palpite, où le flot clair de la vie coule indifféremment sur de la vase ou des cailloux. »

Maurice, comme souvent quand Léa lit, la regarde lire.

— Je ne sais pas pourquoi, Maurice, mais ça me fait penser à ton frère Alain, murmura Léa.

Quand Léa lit à haute voix, à l’intention de Maurice et de son entendement, croit-elle, il écoute la musique de la voix avant d’en entendre le texte.
Là, il se trouve en terrain familier.

— Ça me fait penser à mon frère Alain, dit Maurice, et je sais pourquoi.
— Dis-moi…
— Lord Jim je parie ? Il a lu et relu Conrad qu’il m’en a dégoûté.
— Tu crois vraiment qu’il est allé en Tasmanie ?
— Conrad ?
— Ne sois pas bête, Maurice.
— Pas plus que ça.
— Alors ?
— Alain invente ces histoires pour me faire enrager.

Léa est chiffonnée.
En distinguant ce passage de Lord Jim à l’usage de Maurice, Léa pensait surtout à le comparer avec celui de Sebald, mais, par quelque espièglerie, son raisonnement a tourné court en convoquant Alain sans délai.

— En quoi la Tasmanie t’indispose ?
— Tu ne sais pas ?
— Je ne suis pas très calée en géographie, tu sais bien, je ne distingue pas la Tasmanie de la Patagonie.
— Eh bien Léa…
— Eh bien ?
— Eh bien, saurais-tu par hasard où est né Errol Flynn ?
— En effet, ce serait bien par hasard, Maurice… je ne sais même pas où tu es né, toi !
— Eh bien Léa…
— Eh bien ?
— Il est né à Hobart, capitale…
— De la Tasmanie, pardi !

4 avril 2010

Une histoire aux couleurs défraîchies

Léa ne lit pas que les proses de Robert Walser, elle lit aussi celles, serpentines, de W. G. Sebald qui lui-même a écrit à propos de son grand aîné, son compère par leur goût immodéré pour les vagabondages dont les photos de promeneur lui évoque irristiblement son grand-père qu’il croit avoir sous les yeux (l’étoffe dont est fait le costume trois-pièces de Walser, le col mou de la chemise, le nœud de cravate, les taches de vieillesse sur le dos des mains, la moustache poivre et sel bien taillée, la sérénité du regard), elle lit le samedi Léa, tout le samedi, car le dimanche elle et Maurice flânent dans les jardineries aux confins de la ville et la semaine elle travaille dans le discount et le tissu. Parfois, elle sort du silence sans que rien ne l’annonce et Maurice est captivé par ce qu’il entend.
— « La déception avait été extrême, écrit Beyle, quand quelques années auparavant, en rangeant de vieux papiers, il était tombé sur une gravure légendée Prospetto d’Ivrea et avait été contraint de s’avouer que l’image gardée dans sa mémoire d’une ville baignée dans la lueur du couchant n’était effectivement rien d’autre qu’une copie de cette gravure. Car une gravure a tôt fait d’occuper tout le champ du souvenir et l’on peut dire, ajoute-t-il, qu’elle finit par la détruire. »
Maintenant Maurice a compris pourquoi Léa lui a lu ce passage de Stendhal cité par Sebald. Il s’agissait d’Alain et du souvenir gravé d’Alain pendant son exil en Tasmanie avant son retour tonitruant. Léa l’avait lu sans malice. Maurice se figea comme il devenait pierre à la première contrariété et Léa ne put rien pour l’entamer alors qu’elle faisait juste allusion à son séjour à Florence qui l’avait proprement estomaqué au point de se plaindre que ses souvenirs sur le vif fussent déjà oblitérés par les reproductions qu’il se reprochait de lui avoir rapportées pour se faire pardonner de l’avoir laissée seule. Il ne trouva rien de mieux que d’aller vérifier la thèse de Stendhal rapportées par Sebald comme si Maurice ne jurait que par lui-même. Il choisit Amsterdam. Il choisit Amsterdam pour La Ruelle de Vermeer. Il connaissait la reproduction depuis l’enfance. Elle ornait leur chambre depuis qu’Alain l’avait affichée sans lui demander son avis à la place du poster de Robin des bois. Elle était devenue toute bleue, comme était devenu bleue la tunique en technicolor d’Errol Flynn.