— « Voici le second paragraphe, copié de la vie de Tristram Shandy, à moins que l’entretien de Jacques le Fataliste et de son maître ne soit antérieur à cet ouvrage, et que le ministre Sterne ne soit un plagiaire, ce que je ne crois pas, mais par une estime toute particulière de M. Sterne, que je distingue de la plupart des littérateurs de sa nation, dont l’usage assez fréquent est de nous voler et de nous dire des injures. »
— Qui précède qui ? Qui copie qui ? Je ne m’y retrouve pas Léa.
— Moi pas trop non plus, ça fait deux fois que je laisse en cours Jacques et son maître, je l’oublie et il resurgit, comme s’il échappait au temps présent.
— C’est comme si j’allais te rencontrer un prochain jour.
— Ça devait bien arriver puisque nous sommes ensemble aujourd’hui.
— Oui, bien sûr, je me souviens de demain sans être sûr que je ne travestis pas, un peu comme la gravure Prospetto d’Ivrea qui se substitue au souvenir authentique…
— C’était écrit là-haut, Maurice.
— Peut-être pas encore…
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20 décembre 2010
4 décembre 2010
L’inachèvement comme fatalité
Léa a oublié Jacques le Fataliste sous les coussins. Alain — ou serait-ce le Ciel ? — l’a délivré lors de sa visite inespérée. Léa a donc oublié de le terminer, l’étourdie, dans la mesure où celui-ci se termine. Elle le reprend alors même que l’auteur s’adresse à elle.
— « Et moi, lecteur, je suis tenté de lui fermer la bouche en lui montrant de loin ou un vieux militaire sur son cheval, le dos voûté, et s’acheminant à grands pas ; ou une jeune paysanne en petit chapeau de paille, en cotillons rouges, faisant son chemin à pied ou sur un âne. Et pourquoi le vieux militaire ne serait-il pas le capitaine de Jacques ou le camarade de son capitaine ?
— Il est mort. — Vous le croyez… ? Pourquoi la jeune paysanne ne serait-elle pas ou la dame Suzon, ou la dame Marguerite, ou l’hôtesse du Grand-Cerf, ou la mère Jeanne, ou même Denise, sa fille ? Un faiseur de romans n’y manquerait pas ; mais je n’aime pas les romans, à moins que ce ne soit ceux de Richardson. Je fais l’histoire, cette histoire intéressera ou n’intéressera pas : c’est le moindre de mes soucis. Mon projet est d’être vrai, je l’ai rempli. »
Toutes ces hypothèses de romans figureraient en bonne place dans la Bibliothèque des livres qui n’ont pas encore été écrits.
— « Et moi, lecteur, je suis tenté de lui fermer la bouche en lui montrant de loin ou un vieux militaire sur son cheval, le dos voûté, et s’acheminant à grands pas ; ou une jeune paysanne en petit chapeau de paille, en cotillons rouges, faisant son chemin à pied ou sur un âne. Et pourquoi le vieux militaire ne serait-il pas le capitaine de Jacques ou le camarade de son capitaine ?
— Il est mort. — Vous le croyez… ? Pourquoi la jeune paysanne ne serait-elle pas ou la dame Suzon, ou la dame Marguerite, ou l’hôtesse du Grand-Cerf, ou la mère Jeanne, ou même Denise, sa fille ? Un faiseur de romans n’y manquerait pas ; mais je n’aime pas les romans, à moins que ce ne soit ceux de Richardson. Je fais l’histoire, cette histoire intéressera ou n’intéressera pas : c’est le moindre de mes soucis. Mon projet est d’être vrai, je l’ai rempli. »
Toutes ces hypothèses de romans figureraient en bonne place dans la Bibliothèque des livres qui n’ont pas encore été écrits.
13 novembre 2010
Alain est-il toujours le même homme ?
En rentrant à l’hôtel de la Girafe, son hôtel, là où il héberge Alain sans jamais le menacer d’expulsion avec pertes et fracas et si nécessaire en appelant les flics à la rescousse, comme il se le devrait selon la charte non écrite de l’hôtellerie, monsieur Roups va jeter un coup d’œil dans la chambre d’Alain, sans manquer à la plus élémentaire des discrétions, sans qu’il y soit obligé par la charte non écrite de l’hôtellerie, en entrebâillant la porte comme une maman, pense-t-il, comme sa propre maman, se souvient-il, qui n’allait pas se coucher sans vérifier que son petit Irénée (Néné) dormait paisiblement, bien couvert jusqu’aux yeux, lui tâtant le front pour constater une fièvre toujours possible, bien qu’elle eût tout un hôtel à s’occuper, ce même hôtel de la Girafe où Alain dort, très agité si l’on en croit les draps, la couverture et l’édredon sens dessus dessous. Les murs de la chambre sont couverts de l’écriture d’Alain, des lignes rageusement raturées, mais, malgré ces charbonnages, monsieur Roups y lit « Chemin faisant Suzanne se laissait tomber la tête sur mon épaule, me prenait le menton, me tirait les oreilles, me pinçait les côtés » et sur la ligne d’en-dessous « Suzanne repliait ses jambes, approchant ses talons de ses fesses ; ses genoux élevés rendaient ses jupons fort courts ». La suite est illisible.
11 novembre 2010
Un client pas comme un autre
— « Ah ! si je savais dire comme je sais penser ! Mais il est écrit là-haut que j’aurais les choses dans ma tête, et que les mots ne me viendraient pas. »
En bon vaguemestre monsieur Roups transmet le message de son cher client qui depuis longtemps est bien davantage qu’un client. Maurice l’écoute sans comprendre. Léa comprend. Au moment de poursuivre, monsieur Roups hésite.
— Zut, j’ai oublié, j’aurais dû noter.
Léa était déjà allé chercher un livre dans la bibliothèque.
— « Ici Jacques s’embarrassa dans une métaphysique très subtile et peut-être très vraie. Il cherchait à faire concevoir à son maître que le mot douleur était sans idée, et qu’il ne commençait à signifier quelque chose qu’au moment où il rappelait à notre mémoire une sensation que nous avions éprouvée. »
— Voilà, c’est ça ! Comment vous avez fait pour trouver ? dit monsieur Roups.
Et Maurice comprend (Alain est tout de même le frère de Maurice).
La maladie d’Alain n’a rien d’inquiétant sur le plan vital. Une fatigue comme s’il avait marché à travers le désert sans boire et sans manger. Il ne parle plus. Il s’exprime par gestes et écrit des divagations sur les murs de sa chambre.
Monsieur Roups ignore que ces divagations sont de Diderot.
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