Vous pouvez désormais lire bien plus commodément l’intégralité de Maurice & Léa
en vous rendant à cette nouvelle adresse :
maurice-et-lea.blogspot.com

30 octobre 2010

L’opacité des uns, la transparence des autres

Ristourne est un chat amène. Personne ne le rebute a priori. Maurice et Léa se désoleraient de lui voir faire la fête au syndic s’ils ne connaissaient son allergie aux chats. Ce petit plaisir n’est pas anodin car en garçon charmant qu’il est, cet homme ne veut se départir d’une attitude répondant en tous points aux critères de la bienséance. Sans cette stricte observance, il ne saurait pratiquer son métier, sa mission, qu’il n’envisage pas sans une solide bonne conscience.
Monsieur H. (ne le nommons pas) est revenu en rapportant le livre emprunté qu’il a littéralement dévoré. Maurice et Léa chassèrent leur chat afin qu’il n’en rajoute pas dans un concours obscène où qui enjôle par nature et qui flagorne par profession.
La dette ne fait aucun doute. Aussi Maurice et Léa laissèrent-ils une nouvelle fois monsieur N. faire son numéro, en pensant que c’est un moindre mal — jusqu’au printemps en tout cas. Il emporta cette fois-ci le tome 3 de L’Homme sans qualités.



28 octobre 2010

5 moyens de transformer votre vie

— « Le soir de ce même jour arriva un télégramme, et l’après-midi du lendemain, Agathe.
La sœur d’Ulrich débarqua avec peu de bagages, selon qu’elle avait rêvé de tout laisser derrière elle.
Néanmoins le nombre de valises ne correspondait pas tout à fait au précepte : Jette tout ce que tu possèdes, jusqu’à tes souliers. Quand Ulrich en fut informé, il se mit à rire : deux boîtes à chapeaux avaient même échappé au feu.
Le front d’Agathe prit l’expression charmante de l’offensée qui réfléchit en vain à l’offense.
Ulrich avait-il raison de critiquer l’expression imparfaite d’un sentiment qui avait été vaste et exaltant ? »

La sérénité de Maurice a fait long feu. Les ponts de chemin de fer n’y invitent guère. Déjà s’être risqué à l’évoquer suite à un passage inopiné d’éléphants était téméraire. Faudrait-il régulariser le passage des éléphants, les jours de pluie de préférence, sous les fenêtres du 87 boulevard de la Fraternité, afin que Maurice s’installe durablement dans cette enviable état d’esprit ? Il est à craindre que la routine l’emporterait, les éléphants s’épuisant en vain à donner à Maurice un début de tranquillité.
N’exagérons rien. Maurice n’a jamais connu que l’état d’inquiétude, une inquiétude de lui-même pour l’essentiel, ce lui-même inquiet de ne pas s’inquiéter davantage des autres, de Léa d’Alain…
L’opacité du moment, des êtres et des choses, conduit Léa à choisir un livre laissé en cours, pense-t-elle, par un des précédents bénéficaires de la bibliothèque, dans l’intention de prenant le relai. Le marque-page à la page 208 du deuxième volume de L’Homme sans qualités vante « 5 moyens de transformer votre vie ». Parmi ceux-ci, « l’anglais dans un fauteuil », « la passion du dessin va transformer votre vie » et surtout


26 octobre 2010

Une gare, une valise, Alain

Depuis qu’Alain ne vient plus, Maurice et Léa se demandent ce qu’il devient ou, ce qu’il peut bien devenir, ou, ce qu’il est devenu. Jamais lors de ses précédentes absences Maurice ne s’était questionné de la sorte. Alain était là-bas, et c’était tout. Avec Léa il se questionne. Parfois ils voient le pire, mais ça ne dure pas trop, l’image morbide s’atténue, s’efface, et finit par passer pour un banal cauchemar que le réveil vainc — provisoirement.

— « J’ai toujours aimé les gares ; les hommes s’y montrent généralement plus tendres qu’ailleurs ; on les voit pleurer quelquefois. Et puis, c’est joli en tant que spectacle, le soir surtout. L’odeur de la fumée me plaît aussi, depuis toujours. »

Ici, Maurice voit Alain. Les gares lui évoquent Alain une valise à la main. Alain est quelqu’un attaché à une valise.

25 octobre 2010

Excès de vitesse

— « En sortant de là, je me suis retrouvé sur le boulevard ; il faisait presque nuit, il pleuvait légèrement. Il n’est pas meilleur temps pour rentrer en soi-même, au chaud. C’était une bonne occasion de remettre au jour d’anciennes impressions recouvertes d’une couche de poussière. On a grand tort de ne pas faire cela plus souvent. »

Léa s’interrompit.
Maurice écrit dans son coin. Maurice écrit quand Léa lit. Il recopie. Il recopie si vite qu’il a le sentiment que c’est lui qui guide la lecture de Léa.
Il écrit : « C’est vers douze ans que j’ai lu les livres de Jules Verne, presque tous. Toujours est-il que je ne les ai pas aimés — à l’exception du Tour du monde en quatre-vingts jours et de Michel Strogoff. Mais pourquoi ? Parce que l’on m’avait imposé cette lecture instructive, peut-être. Aujourd’hui encore, la science m’ennuie. »

23 octobre 2010

Une dangereuse leçon de perspective

C’était l’idée de Maurice. Souvent les idées sont de Léa. Les idées de Maurice, il les garde pour lui — ou bien n’en aurait-il guère à
partager ? Cette fois-ci, cette idée-là, Léa l’accueillit avec joie.
— Alors on y va.
Nous étions dimanche. Comptons les dimanches sans promenade. Ça s’embrouille. Sauront-ils seulement encore se promener, eux qui n’auraient jamais su sans les leçons des livres et celles de Sara qui n’en revenait pas qu’on eût du goût pour le kitsch des jardineries. Maurice et Léa se défendaient mollement. C’était inavouable. Ça leur appartenait.
Une fois sur le pont, ils attendirent le passage d’un train.
Maurice guette un panache de fumée bien qu’il sache que c’est idiot. Léa s’est accoudée sur le mur de pierre, elle fixe le point d’horizon où tous les traits se rassemblent pour donner une leçon de perspective.
Un train se signale. Léa s’empare du bras de Maurice, à l’arracher…


21 octobre 2010

L’oncle de Turin et le nez de Léa

Maurice ne s’est pas fait si mal en tombant dans l’escalier. Il a craint pour son nez — bien que son intégrité ait déjà résisté à un nombre incalculable de gadins. Léa le lui a soigné en parlant du sien, qui se cassa dans un escalier, aussi, chez son oncle de Turin, qui était médecin. « Ça tombe bien » lui avait-il dit. Léa aimait cet oncle, alors elle lui pardonnait son humour.
On disait dans la famille que cet oncle avait appris à relativiser.
Léa apprit à aimer son nez, à la longue. Maurice l’a toujours aimé ce nez tout cabossé. Comme l’hôpital qui se moque de la charité, répondait Léa.

18 octobre 2010

Vingt centimes

— « Salomon déclara, comme d’habitude, qu’il avait assez travaillé pour aujourd’hui ; qu’il était fatigué ; qu’il n’avait pas envie de mourir jeune et de surmenage ; qu’il reprendrait son travail demain ; qu’il lui restait d’ailleurs vingt centimes, de quoi vivre heureux pendant deux jours. »

Maurice fouilla au plus profond de ses poches. En insistant un peu, il y trouva vingt centimes. Ce hasard le réjouit. C’était le présage de deux journées heureuses — sauf à désespérer de la littérature.

16 octobre 2010

Des temps aussitôt plus sombres (ou Le cours du livre sur les marchés)

— « Růžena, j’ai vendu le livre que nous avons lu ensemble pour m’acheter du faux pâté de foie, nous allons le partager Thomas et moi. Ce ne sera pas un partage équitable, parce que Thomas n’aura que la croûte, mais reconnais que Thomas peut s’élancer sur les arbres pour chasser un oisillon ou bien aller flairer un trou de souris. Pardonne-moi, Růžena, d’avoir vendu ton livre. Il y avait dedans des mots qui te plaisaient, il y avait une phrase que tu aimais. Nous tournions impatiemment les pages, nous avions peur que la fin soit trop proche, et pourtant nous nous en réjouissions, nous étions alors à la campagne, au chalet, nous ne pouvions pas sortir parce que dehors il pleuvait à verse et nous lisions ensemble, tu étais toujours quelques lignes en retard
sur moi, mais j’attendais toujours afin que nous tournions ensemble la page. »
— Attends-moi Léa.

Ristourne se doute-t-il qu’il fut Thomas dans un livre ?
Ristourne ne se doute de rien, il dort, il a mangé, il est bien au chaud, il est chat.
Léa pense au syndic. Il n’a toujours pas rapporté le livre. Un sursis ? De là à sacrifier le livre d’Emmanuel Bove. Voudrait-il maintenant se payer livre après livre, goutte à goutte ? non pour se rembourser — il n’ignore pas le prix des livres au poids — mais en appuyant là où ça fait mal.
Léa ne supporte pas que le syndic s’installe au cœur de cette lecture. Le chat s’en effraie.
— Si nous sortions.
— Il pleut.
— Parce qu’il pleut, justement.
— On ferme à clef ?

14 octobre 2010

Des temps meilleurs (une pause)

Depuis le passage des éléphants, à moins que ce soit grâce à Montaigne, Maurice est plus serein. Songeur, mais serein. Serein et plus disponible (rassuré, curieusement ?). Léa le perçoit sans savoir à qui, de Montaigne ou des éléphants, il faudrait l’attribuer.
Ou à la conviction de la pluie ? Ou à l’indécision du chat ? Ou au rire de Léa ?

12 octobre 2010

Le nouveau passage des éléphants

Maurice regarde par la fenêtre. Il pleut. Ristourne fait des palinodies de chat avant de sortir, ou pas. Une théorie de camions rouge et jaune rend au boulevard de la Fraternité un air enfantin et joyeux. Les klaxons ne sont pas tous d’accord avec cette appréciation.
Léa pioche dans Montaigne. Elle n’a jamais pu se décider à le lire. Pourtant, la rue perpendiculaire au coin du 87 porte son nom.
— Maurice, tu peux fermer la fenêtre s’il te plaît.
— C’est le chat, il ne sait pas se décider.
— Le chat a bon dos.
— Je t’assure Léa, dès qu’il aura opté pour un côté ou l’autre, je fermerai la fenêtre.
— C’est quoi tous ces klaxons ?
— Un cirque, enfin c’est à cause d’un cirque tout ce bazar que ça râle comme ça.
— Faut toujours qu’il y ait des rabats-joie.
— Il doit s’installer place de la Girafe.
— Sans doute Maurice.
— On entend même barrir les éléphants !
— Sans doute Maurice.
Maurice se tourne vers Léa pour vérifier son effet.
Mais si bien sûr que je ris, Maurice, tu es si drôle.

— « En mes écrits mêmes, je ne retrouve pas toujours l’air de ma première imagination ; je ne sais pas ce que j’ai voulu dire, et m’échaude souvent à corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier, qui valait mieux. »

10 octobre 2010

Il était une fois des fleurs boulevard de la Fraternité

— « Il ne voyait les fleurs, le sous-bois ou le bord de la mer qu’à travers une vitre qui l’en séparait. Le spectateur qu’il était ne pouvait pas rentrer dans l’image et n’avait accès qu’à l’idée que s’en faisait son cerveau désolé. Il devait se contenter du souvenir de ces paysages ou de ces fleurs dans un vase. S’il voyait s’animer un bout du monde, il n’en faisait pas partie. Il en était toujours écarté. Du reste il lui suffisait
de voir des fleurs, le sous-bois ou la plage pour les priver de toute réalité. »

Les promenades dominicales se raréfiaient. Il y avait toujours une raison, pas toujours exprimée, alors que jusqu’ici il n’y avait eu besoin d’aucune raison pour aller se promener dans les jardineries aux confins de la ville, voire au-delà quand Sara entraînait Maurice et Léa dans son sillage. On pourrait dater cette modulation depuis que Maurice arpente la ville pour des raisons pécuniaires — si cette explication n’était pas trop paressseuse.
Et puis Sara ne s’est plus manisfestée depuis l’histoire avec Walter — sans imaginer pour autant un rapport de cause à effet.
Sara n’a rien de commun avec les femmes qui savent aimer comme elles seules. Elle reproche à Léa de savoir aimer comme une femme se devrait d’aimer, comme elle aime Maurice. Ça l’amuse plus que ça la désole. Ça finit par la toucher. Ça finit par l’inquiéter.
Elle aime sa sœur non comme on doit aimer une sœur, mais comme elle aime sa sœur on ne sait souvent pas aimer.
Il est arrivé que Sara ne se manifeste plus des années durant sans pour autant s’exiler dans une patagonie tasmanienne. Elle se promène dans les pensées de Léa qui invente alors une Sara composée comme un palimpseste confondant plusieurs âges où se bousculent des événements où se disputent le grave et le futile.
Maurice voit souvent Alain en se regardant dans la glace. Il y voit aussi son grand-père Emmanuel comme il l’a inventé, et puis son père…

7 octobre 2010

Les détails du grand chêne

Nous avons déjà vu que de son voyage à Amsterdam, Maurice ne garde à l’esprit que la porte ceinte d’un blanc indicible de La Ruelle de Vermeer, alors que, sur place, il s’était perdu en conjectures devant une autre porte — au risque d’en perdre la raison. Certes. Elle l’avait surtout intrigué, amusé, avant qu’il passe son chemin en imaginant Descartes au volant d’une DS 21 noire.



Plus tard, il s’égara à établir la nomenclature exhaustive des produits généreusement présentés par la maison Eichholtz, par défi, en suivant la méthode d’enregistrement des feuilles d’un arbre qu’il reçut de son grand-père Emmanuel (qui concédait que c’était tout de même plus facile en hiver). Or, non seulement il oublia ces détails par million, comme parvenu à B, A est déjà oublié, mais il ne resta rien de cet épisode jusqu’à maintenant où Maurice retrouve ce nom (à un « t » près) dans un dictionnaire français-allemand (= du chêne). La porte ceinte d’un blanc indicible de La Ruelle de Vermeer avait tout effacé, ce blanc qui s’oppose à toute idée de détail. Mais à son tour, un blanc misérable le recouvra, et Maurice est impuissant à se rappeler l’essence de ce blanc irréductible à toute reconstitution profane, si ce n’est à toute représentation.

5 octobre 2010

L’allemand première langue

Léa a fait allemand première langue. Son père aurait préféré l’anglais, plus contre l’allemand que pour l’anglais. Sa mère a insisté en disant :
« Justement. » Léa faisait le minimum, plus contre le professeur que contre l’allemand. Maintenant, elle regrette de ne pas lire tous ces auteurs de langue allemande en allemand pour traduire elle-même les passages qu’elle lit à haute voix à Maurice — qui a fait un peu d’espagnol avant de se consacrer plus tard à la langue d’oc limousine.
— « Man tut gut, gewisse Dinge, die sich nicht mehr ändern werden, einfach festzustellen, ohne die Tatsachen zu belauern oder auf nur zu beurteilen. So ist mir klar geworden, daß ich nie ein richtiger Leser war. In der Kindheit kam mir das Lesen vor wie ein Beruf, den man auf sich nehmen würde, später einmal, wenn alle die Berufe kamen, einer nach dem andern.* »


* L’on fait bien de constater simplement certaines choses qui ne peuvent pas changer, sans déplorer les faits, ou même les juger. C’est ainsi qu’il m’est apparu clairement que je ne serais jamais un véritable liseur. Lorsque j’étais enfant, je considérais la lecture ceomme une profession qu’il faudrait assumer, plus tard, un jour, lorsque viendrait le tour des professions.
(traduction de Maurice Betz)

3 octobre 2010

De plus en plus de questions

— « Peut-être voyage-t-il encore toujours, comme c’était son habitude. Peut-être la nouvelle de sa mort, écrite de la main du domestique étranger, en mauvais anglais ou en quelque langue inconnue, quitte-t-elle en ce moment je ne sais quel continent lointain. Peut-être aussi cet homme ne donnera-t-il même pas signe de vie, s’il doit quelque jour survivre seul à son maître. Peut-être tous les deux ont-ils disparu depuis longtemps et se sont inscrits sur la liste des passagers d’un bateau perdu en mer, sous des noms qui n’étaient pas les leurs. »
— Léa, dis-moi, tu voulais me le cacher pour m’épargner ?

Maurice a lu Rilke après Léa et s’il a lu ce passage à Léa, c’est parce qu’il sait que Léa l’avait aussi remarqué mais qu’elle n’était pas allée jusqu’à le lire à haute voix à Maurice. C’est comme si Léa avait voulu cacher quelque chose de terrible à Maurice.


1 octobre 2010

Quand il suffit d’y mettre les manières

Le syndic d’immeuble est un garçon charmant. Grand, svelte, des cheveux de chef d’orchestre, portant des lunettes d’écaille comme avant lui plusieurs générations de professeurs de khâgne, il grimpe les escaliers du 87 boulevard de la Fraternité sans se départir de l’élégance que lui donnent à la fois sa grandeur d’âme et son écharpe de cashmere (il la porte en version originale), et, quand il cogne à la porte du septième, c’est avec le tact qui sied à un garçon charmant car c’est un garçon charmant depuis le jardin d’enfant où il apprit à se comporter en société.
Le terme est échu depuis seulement trois jours qu’il se dérange en personne pour rendre une petite visite à Maurice et Léa — et Ristourne malgré son allergie aux chats — afin de parler littérature. Il préfère toujours commencer par la littérature, des œuvres de l’esprit qui proposent une idée de l’immortalité, avant d’aborder les questions économiques qui, décidément, sont passablement chi-ântes. Sa manière de prononcer ce dernier mot qui, a priori, dénote dans un portrait jusque-là immaculé, écœure Léa au plus haut point, cependant moins que sa posture de garçon charmant épris de belles lettres. Sa manière de faire le tour de la bibliothèque, un doigt courant tout le long sur les reliures inégales comme sur les cordes d’une harpe, est celle d’un prédateur qui mesure combien il pourrait en obtenir : une misère.
Afin de rompre l’encerclement au plus court, Léa lui signe un chèque qu’il endosse aussitôt de deux coups de griffe. Il lui propose naturellement un délai d’encaissement, celui qu’elle voudra du moment que ce soit avant le prochain terme, dit-il sur un ton complice qui fait une partie de son charme.
Il repart aussi charmant qu’il était venu, non sans avoir emprunté un livre* — « Tiens ! je ne l’ai pas encore lu celui-là ! Les amis de mes amis ne sont-ils pas mes amis ? » — afin d’être obligé de revenir pour ne parler cette fois-là que de littérature, et seulement de littérature.

En effet, n’est-il pas lui même un personnage de roman de deux sous ?

* Mes amis d’Emmanuel Bove : « Le propriétaire m’a donné congé.
Il paraît que les locataires se sont plaints de ce que je ne travaillais pas. Pourtant, je vivais bien sagement. »

29 septembre 2010

Un arrangement sentimental

— « J’ai tendance à me laisser prendre par toute espèce de gens à première vue ; mais jamais mieux que quand un pauvre diable vient offrir ses services à un diable aussi pauvre que moi ; et comme je connais cette faiblesse, je permets toujours à mon jugement de rabattre quelque chose pour cette raison même — plus ou moins, suivant l’humeur où je me trouve, et la situation — et je puis ajouter suivant le sexe de la personne que je dois commander. »

Walter, après l’émotion de le voir perdu, que ce soit au cœur d’une forêt hostile comme un malheureux petit Poucet, ou au milieu d’un lac sans qu’il soit nécessaire d’y ajouter une couche de brume pour donner dans l’authenticité, ou par une nuit sans lune, ou sous une lune romantique amoureuse de son reflet, c’est selon, est resté dans les mémoires sous divers avatars. Démêler le vrai du faux est une gageure maintenant que chacun en a échafaudé le souvenir.
Walter, un pauvre diable ?
Walter, un cabot magnifique ?

Léa regarde Maurice comme elle le regarderait si elle portait des lunettes pour lire.
— Et Alain, un voyageur sentimental ?
Léa est retournée à sa lecture. Bientôt elle aura envie de partager ce bout de chemin que Maurice s’empressera d’emprunter dès qu’elle endossera la tournure de Lucinda.
— « Quand le chemin est trop rude pour mes pieds, ou trop escarpé pour mes forces, je le quitte pour quelque sentier uni et velouté où l’imagination a semé les boutons de rose des plaisirs ; et après y avoir fait un tout ou deux, j’en reviens fortifié et rafraîchi. »
— Nous avons la réponse.

27 septembre 2010

Éloge de Walter, une revanche

— « Du gravier au fond de la gorge, une voix de théâtre, disait-on, tellement caractéristique, et comme Walter en faisait beaucoup dans la vie, toujours en représentation, le prototype du cabot selon la définition commune, victime de sa voix tonitruante car même s’il chuchote on n’entend que lui des kimomètres à la ronde, on voudrait qu’il se taise enfin, au moins de temps en temps, alors que ses propos méritent d’être écoutés, quand il disserte sur l’usure de la beauté, par exemple, sans jamais interrompre sa phrase, la laissant s’écouler en respirant à la virgule pour mieux illustrer son propos, il nous captive sans effort, lui que la rumeur rapporte qu’il fut le plus bel homme de son époque, émargeant aux bras des plus belles femmes dans les salons les plus en vue du boulevard Saint-Germain, ce dont il ne se vante pas, candide garçon à la voix fluette perdu parmi les vieillards du Temps retrouvé, introduction magistrale à cette dissertation qu’il enrichit au fur et à mesure qu’il la dévide, quand les faits le rattrapent, comme l’atteste sa voix caverneuse et ses efforts pathétiques pour se tenir droit. »
— Tu crois que c’est le même Walter que Sara nous a présenté ?
— En tout cas c’est ce qu’elle écrit. « Quand Walter se tait, au lieu de mourir, il écoute. Il m’écoute alors que je ne parle guère. C’est le Walter que je connais le mieux. Je ne lui sais pas d’âge depuis le jour où je rencontrai, à un arrêt de bus, ce vieillard chenu comme celui présenté sur les gravures des âges de la vie, moi illustrant idéalement alors le premier. J’en suis maintenant au deuxième. Quand mes silences sont trop épuisants, au lieu de parler, il chante. Il choisit une chanson de troubadour célébrant l’amour courtois, un air de cour de monsieur Lambert, une mélodie de Duparc, ou une bluette que sa mère fredonnait pour se donner du courage. Il ne recourt à aucun artifice. Si sa voix accuse quelques accents rocailleux, je la reçois comme une eau fraîche qui s’est jouée des obstacles, à son profit et au mien. »
— Tu crois aussi que c’est la même Sara ?

25 septembre 2010

Ronds dans l’eau

Sara ne s’est pas manifestée depuis le jour où elle a laissé Walter au milieu du lac tournant en rond sur son canoë, après qu’elle eut sauté à l’eau et regagné la berge où le rire le disputait à la consternation.

Alain ne s’est plus manifesté depuis, depuis quand déjà ? Ni Maurice ni Léa ne croient sérieusement qu’il filerait le parfait amour quelque part en Tasmanie ou en Patagonie. Ces destinations ne sont pas réputées pour de telles escapades romantiques. Mais avec Alain, allez savoir.

Sara et Alain ne se sont jamais croisés, en tout cas pas en présence de Maurice et Léa, et comme nous passons l’essentiel de notre temps avec eux, il se pourrait qu’un événement les concernant l’un et l’autre nous ait échappé.

20 septembre 2010

Mise à l’épreuve de lieux incertains

Quand Richard Cœur de Lion obnubilait Maurice au point de constituer le fil de sa vie, il s’emballait parfois pour une lubie seconde, ou tierce, jusqu’à devoir se rendre sur-le-champ à Florence, Amsterdam ou Londres éprouver une émotion qui restera impossible à se rappeler dans sa dimension authentique, et sans espoir de la transmettre.
Aujourd’hui que Richard est aux oubliettes, Maurice écoute lire Léa avec une attention plus aiguisée que jamais afin d’y déceler l’intention secrète et composer de son côté, en catimini, cet ouvrage qui figurera en bonne place à la bibliothèque des livres qui n’ont pas encore été écrits. Cette idée, Maurice la sait vaniteuse, et fumeuse, et tout ce qu’on voudra, mais elle lui tient chaud.


Ce rappel pour situer les pensées de Maurice alors qu’il jette les prospectus à la poubelle pour soulager sa conscience vis-à-vis de Léa sans songer que, a contrario, ce geste pouvait lui valoir les foudres de son employeur et par là-même de se retrouver incapable d’avouer son renvoi à Léa.
De l’« enfantine » de Jean-Claude Pirotte que Léa a lu entièrement à haute voix, Maurice se souvient de « J’aimerais pourtant parler de la petite ville. Je l’ai revue rarement, il me semble qu’elle n’a pas changé, mais je me trompe. Ce n’est pas elle que j’observe, mais son image palpitant au détour d’un rêve enfantin, dont l’éclairage accuse de fausses perspectives. Sans doute en va-t-il ainsi, toujours, des lieux qui ont abrité nos métamorphoses. Ce qu’il faut admettre, et pourquoi pas ? célébrer, c’est tout simplement l’absense de réalité. »
Peu après, alors que sa vaillance finissait de le lâcher, la réminiscence d’un autre passage le tétannisa entre les troisième et quatrième étages du 87 : « Si tu lisais ces lignes, tu ne te reconnaîtrais pas, dussé-je dessiner chaque trait de ton visage avec la plus extrême minutie. Nous ne devons jour après jour notre lamentable salut qu’à la chaîne des trahisons.
Perdue d’avance, l’épreuve du jour. Non point perdue en vérité : falsifiée, défigurée, escamotée. »
Léa n’était pas là. Elle rentre plus tard désormais que sa journée de Lucinda n’en finit pas. Cela évitera à Maurice de lui répondre, si elle lui avait trouvé une drôle de tête, qu’il n’en avait pas changé, hélas, qu’il n’en avait pas d’autres.

« C’était le temps d’Hélène, je le sais, mais ma crainte est telle maintenant d’évoquer la si lointaine silhouette, il me semble qu’une phrase un peu sonore, le souffle un rien trop appuyé d’un mot détruirait à jamais la plus fragile et la plus belle des images d’enfance. »

18 septembre 2010

Pour la bonne bouche

Maurice tire son caddie rempli de prospectus en traînant des pieds, comme ses semelles s’en plaignent. Il se rappelle sa mère. Les feuilles mortes bénificieraient au tableau si ce n’était une pluie glaciale qui en font de la bouillie. Maurice espère la neige. Il se rappelle sa mère. Aux gueules des boîtes aux lettres se sont substitué celles des caniveaux. Maurice les guigne une à une, et remet à la prochaine.
Place de la Girafe, face à l’hôtel éponyme, sont alignées les grosses barriques du tri sélectif au grand dam de monsieur Roups « ça jure trop rapport à l’esthétique et surtout rapport au bruit », bien que, ajoute-t-il, « c’est bien pratique pour moi rapport au temps ». La nuit précoce favorisera le dessein de Maurice. Il laissera les caniveaux à leur devoir premier. La barrique jaune l’attend, comme promise. Il faudra insister pour y enfiler les liasses de prospectus de Mill’s 99, ouvert le dimanche pour mieux vous servir ! Elle saura mieux les digérer qu’elle n’a su les avaler.

À l’écoute du récit de Maurice, étonnamment disert pour la publicité de son exploit, Léa s’est rappelé une lecture récente.
— « L’obstination de la neige et des glaces me détournerait de moi-même et d’un passé dont je ne peux affirmer qu’il fut ce que je rêve, et surtout qu’il est le mien. Rien ne nous appartient de ce que nous semons dans la forêt des contes. Et ce que nous cueillons en quelque verger souverain que nous avions cru posséder par la splendeur de l’instant n’assouvit jamais nos soifs d’imaginaires, mais ne fait qu’altérer plus encore le tissu d’une existence hagarde. »

16 septembre 2010

Le sens de la fuite

— « Cependant il y avait en elle quelque chose qui me rappelait ma mère si frêle et si svelte. Plus je la regardais, plus je retrouvais dans son visage les traits fins et légers dont je n’avais plus, depuis la mort de ma mère, pu me souvenir bien nettement ; à présent seulement, depuis que je voyais quotidiennement Mathilde Brahe, je savais quel avait été le visage de la morte ; peut-être même le savais-je pour la première fois. À présent seulement se composait en moi de cent et cent détails une image de la morte, cette image qui depuis longtemps m’accompagne partout. »

Léa s’est sauvée. Maurice n’a pas réagi. Il a laissé Léa se sauver sans réagir tout de suite. Il finit par se précipiter à la fenêtre et repère Léa qui court en remontant le boulevard de la Fraternité, échevelée. Qu’elle n’ait pas pris le boulevard dans le sens de la descente le rassure. Il ne saurait dire pourquoi, peut-être parce que quelqu’un qui se sauve préfère se sauver dans le sens de la descente. Maurice sort à son tour, en laissant la porte grande ouverte ce qui indiquerait qu’il pense à autre chose qu’à fermer la porte derrière lui (de toute façon, ils ne la verrouillent jamais) ; une fois au quatrième, il se ravise, remonte quatre à quatre pour prendre son chapeau. Qu’il prenne son chapeau ne laisse pas d’intriguer car il est déjà rare que Maurice prenne son chapeau pour sortir. La plupart du temps il oublie qu’il possède un chapeau, et Léa s’abstient d’ordinaire de le lui faire remarquer comme s’il était épuisant de veiller à toutes les étourderies de Maurice. Seulement, nous savons que Léa aime Maurice bien davantage encore quand il porte un chapeau, son chapeau, le chapeau qu’elle lui offert, le chapeau de Robert Walser qu’il porte à la manière de Carlos Gardel.
Une fois dans la rue, Maurice se dirigea tranquillement dans le sens de la descente. Il y avait beaucoup trop de monde pour montrer son émotion. Quand la pluie se mêla de le contrarier, Maurice pensa qu’il aurait dû prendre son parapluie.

— « Et avec ce qui revient s’élève tout un tissu confus de souvenirs égarés qui s’y accrochent, comme des algues mouillées à un objet englouti par les eaux. Des vies dont on n’aurait jamais rien appris viennent à la surface, et se mêlent à ce qui a été réellement été, et repoussent un passé que l’on croyait connaître : car ce qui remonte ainsi est plein d’une force reposée et neuve, mais ce qui toujours était là, est fatigué d’avoir été trop souvent évoqué. »

Quand Maurice revint, Léa lisait sans son fauteuil. Elle ne donna aucune explication. Maurice en demanda encore moins. Sara, sans doute, en sait davantage.

15 septembre 2010

Un visage d’Alain



— « Il y a beaucoup de gens, mais encore plus de visages, car chacun en a plusieurs. Voici des gens qui portent un visage pendant des années. Il s’use naturellement, se salit, éclate, se ride, s’élargit comme des gants qu’on a portés en voyage. Ce sont des gens simples, économes ; ils n’en changent pas, ils ne le font même pas nettoyer. Il leur suffit, disent-ils, et qui leur prouvera le contraire ? Sans doute, puisqu’ils ont plusieurs visages, peut-on se demander ce qu’ils font des autres. Ils les conservent. Leurs enfants les porteront. Il arrive aussi que leurs chiens les mettent. Pourquoi pas ? Un visage est un visage. »

13 septembre 2010

Une trace claire sur le mur vide

— Maurice, je regrette Joséphine.
— Moi aussi, ça fait vide.
— Non, c’est pour ce vide que je l’ai retirée.
— Ça fait une trace plus claire.
— J’aime bien cette trace plus claire, pour moi c’est ça un souvenir.
— Pour moi Léa, c’est plutôt comme la nostalgie.
Maurice et Léa se sont tus. La nuit a conquis les volumes et les êtres qui s’y plaisent (sauf Ristourne). La trace claire est toujours claire, peut-êre même un peu plus.
— Mais depuis, Alain ne vient plus nous voir.
— Il doit être en voyage, quelque part en Patagonie, ou en Tasmanie, comme à son habitude.
— Il doit être amoureux.
Léa allume la lampe. La lumière ne se manifeste pas exactement aussitôt le clic.
— « Elle se leva. Je m’énervai à l’extrême (comme si Faustine avait entendu ce que j’étais en train de penser, comme si je l’avais offensée). Elle s’en alla prendre un livre qu’elle avait laissé, dépassant le sac, sur un autre rocher, à environ cinq mètres de là. Elle revint s’asseoir. Elle ouvrit le livre, posa la main sur une page, demeura ainsi, comme assoupie, à regarder le soir. »

Léa avait ouvert le livre à la page 71.

10 septembre 2010

À l’oreille du passé

« Nous ne savons rien du passé lointain, parce que nous n’y étions pas ; nous ne savons rien du présent, parce que nous y sommes.
Seul le souvenir du passé que nous avons nous-mêmes vécu peut nous permettre d’acquérir après coup une once de savoir — et d’un savoir très peu sûr. »

Maurice entend la craie rebondir sur le tableau, toquant-claquant. Il l’entend comme celle du tableau à l’école. C’est pourtant bien aujourd’hui que Léa écrit quelque chose sur le tableau des courses, quelque chose de plus continu que d’habitude, sans aller à la ligne à chaque seconde. En prêtant l’oreille, il saurait décripter le message, comme il s’y essayait en classe avec un certain succès (non, Maurice ne dormait pas, il écoutait le tableau et l’imprimait dans sa tête).
Quand Maurice s’avisa d’y aller voir, le tableau était effacé d’un grand coup d’éponge.

6 septembre 2010

Des heures et des heures

Léa n’a pas choisi d’être volontaire, non parce que le dimanche serait tabou mais par défaut de transports publics desservant la zone d’activité commerciale René-Monory. La direction des ressources humaines de Mill’s 99 en conclut ce que toute direction de cette espèce, soucieuse d’éviter elle-même la faute professionnelle, conclut en pareil cas.
Léa demanda des heures en plus à Pridami. Lucinda en obtint en fin d’après-midi, après une pause de quatre heures, trop longue ou trop courte, parce que c’est bien parce que c’est vous, Lucinda, pour remplacer, lui dit-on en soulignant sa chance, un congé de maternité.
Maurice distribue toujours des prospectus deux fois par semaine. Les chiens le détestent un peu plus à chaque passage. Les fentes des boîtes aux lettres sont à peine plus aimables.

— « Mattis s’assit bien droit sur le banc de nage, posa les rames toutes prêtes — et puis il n’y avait plus qu’à attendre.
De ce côté-là du lac, il n’y avait personne qui fît mine de vouloir traverser. Mais il va sans dire qu’il y avait deux côtés à surveiller, aussi prit-il le large au bout d’un moment. Mattis n’avait pas d’horaires fixes de passages, et il était passionnant d’essayer la barque après tout ce travail de calfatage. Et puis, c’était plus beau d’avoir enfin trouvé un travail fixe. Fini d’attendre la commisération des gens dans les fermes, plus de journées de travail impossible avec les forts et les sages. »

4 septembre 2010

Ô portes d’Amsterdam !




De son voyage à Amsterdam, Maurice ne garde à l’esprit que la porte ceinte d’un blanc indicible de La Ruelle de Vermeer, alors que, sur place, il s’était perdu en conjectures devant une autre porte — au risque d’en perdre la raison.

2 septembre 2010

Neige en toute saison

— « De la bibliothèque scolaire je recevais ceux que j’aimais le plus. Dans les classes inférieures on les répartissait. Le maître de classe prononçait mon nom et puis le livre se frayait un chemin à travers les bancs, l’un le passait à l’autre ou bien il circulait au-dessus de nos têtes jusqu’à ce qu’il me fût parvenu, à moi qui avais levé la main. Ses feuilles étaient marquées par la trace des doigts qui les avaient tournées. La petite corde de reliure qui dépassait des deux tranches opposées était salie. Ces tranches formaient de petits escaliers et des terrasses. Car le dos, fatigués, avait renoncé à maintenir la couverture. »

Léa lisait avec tant de naturel que Maurice, occupé à épousseter la bibliothèque, crut qu’elle lui parlait de sa propre expérience.
Maurice tira un volume qui illustrait les dires de Léa, un livre anonyme faute de dos, souffla sur la gouttière et le tendit à Léa.
— Merci Maurice, plus tard.
« Entre les feuilles flottaient quelquefois, comme des fils de la Vierge entre les branches d’arbres, les faibles fils d’un filet dans lequel autrefois en apprenant à lire je m’étais laissé prendre. Le livre se trouvait sur la table beaucoup trop haute. En lisant je me bouchais les oreilles. À vrai dire, j’avais déjà entendu d’aussi silencieux récits. Non pas ceux de mon père. Mais ceux de la neige dont je suivais la chute devant la fenêtre dans la chambre tiède. »
Devant cette épiphanie de neige, Maurice eut scrupule d’y avoir opposé un méchant surcroît de poussière.

31 août 2010

Jeu, set et match

Le tennis-barbe ne se pratique plus guère depuis la fin de la IIIe République. Allez savoir pourquoi alors que le tennis-tennis s’est considérablement développé. Alain et Maurice l’ont pratiqué jadis assidûment bien que leur grand-père Emmanuel les en dissuadât, leur racontant combien il était désagréable d’entendre chuchoté sur son passage 15, 30, 40, égalité ou jeu. Ces régalades de scores ne participaient pas de son formidable sens de l’humour ; ce n’est pas mon jeu favori, disait-il en insistant sur favori. Sa barbe illustre satisfaisait à bien d’autres drôleries comme de la décorer à la Charlemagne, avant qu’il entraîne Maurice et Alain à réciter les Carolingiens et toute la litanie de rois qui s’ensuivit, lui qui, par pur atavisme, n’en avait que pour la maison d’Autriche.

— « Pouvez-vous imaginer la position d’un homme qui va téléphoner à l’Empereur ! Ce n’était pas l’Empereur, il est vrai, mais vous savez, von T… est très genre surhomme. Ils sont tous comme cela dans sa famille. La lecture de la Généalogie de la Morale pousse les princes de la maison impériale vers l’accomplissement des buts conjugaux. C’est un fait. Il est, paraît-il, avéré que F. Nietzsche n’ignorait rien des ouvrages de Donatien Alphonse François, comte de Sade. »
Léa fut interrompue par l’irruption de Sara, suivie de son animal de compagnie.
La nouvelle conquête de Sara est barbue. Il n’est pas le premier de cet ordre, on compterait déjà plusieurs sets gagnants mais le match est loin d’être terminé. Il se nomme Walter, ce qui est plutôt un bon point ; hormis cela et sa barbe pareille à de la soie et à celle d’une pléthore de grands esprits, Walter est insignifiant. Autrement dit, la mèche, si tant est qu’il y ait mèche, fera long feu avant la fin de la promenade. On le perdra dans la nature sans s’occuper du déchirement de ses cris de détresse.

28 août 2010

Tant de nostagies accumulées

Alain n’a pas donné signe de vie depuis des semaines et des mois. Comparée aux années de silence qui avaient précédé son retour tonitruant, cette absence est insignifiante, encore faut-il ajouter qu’il découche depuis autant de temps de l’hôtel de la Girafe. Monsieur Roups lui garde sa chambre, il la lui réserve d’autant plus facilement que l’hôtel de la Girafe ne fait jamais le plein même pendant la période des congrès, d’orthodontie et consorts, ou alors il faudrait qu’il engage des travaux pharaoniques pour gagner en standing. « La Girafe se monterait du cou si elle voulait gagner quelques étoiles », dit sans se démonter monsieur Roups à qui l’interroge sur la question, « elle se romprait le cou aussi ».
Quand Alain réapparaît, monsieur Roups se garde de tout commentaire sentencieux ou malicieux. Il lui dit seulement avoir regretté ses lumières sur les matchs de snooker. Qu’Alain soit dépenaillé ne le regarde pas. Il sait que sa modeste garde-robe est à l’abri des mites dans sa chambre.
À nouveau propre sur lui, après un ou deux verres offerts par la maison, Alain se dirige d’un pas se voulant vaillant vers le boulevard de la Fraternité. Les sept étages du 87 lui imposent plusieurs stations à partir du troisième. Ristourne l’attend en multipliant les allées et venues.
Alain devine la voix de Léa à travers la porte.
— « Au cours des semaines et des mois précédents, Jason Gebert n’avait toujours pas trouvé le repos au milieu de tous ses livres, il lui avait fallu toujours se précipiter dehors, que la soirée fût tiède ou fraîche, pour après quelques heures — dégoûté de la gaieté bruyante qui l’étouffait chez Louis Drucker, et le vin qu’il avait bu, loin de l’étourdir, n’ayant fait que rendre son esprit plus clair et plus amer —, pour après quelques heures, donc, chercher refuge de nouveau en ces lieux où nous imaginons que, sur terre, notre nostalgie pourrait connaître un terme. »
Au mot nostalgie, Alain tapote timidement la porte entrebâillée et, s’abritant derrière le chat, pénètre chez Maurice et Léa.
Il regarde fixement le mur (le mur vide). Joséphine n’y est plus (là non plus).
Elle a été enlevée.

26 août 2010

Retournemant de situation

Maurice a quelque chose à dire à Léa mais Léa lit Henriette Jacoby, et n’y est que pour elle.
Pour lui faire remarquer son empressement sans trop la déranger, Maurice contrefait les manières de Ristourne dans ces occasions-là.
Il est rare que Léa soit dupe des non-dits de Maurice.
— Maurice, oui ?
— Écoute Léa, tu devrais lire ça.
— Tu veux dire « me lire ça ».
Cette transparence ne laisserait pas d’inquiéter si elle ne s’ouvrait vers des profondeurs inaccessibles.
— Lis-le toi-même Maurice.
Là où Léa est si subtile, Maurice donne dans l’outrance.
— « Quelle duperie de parler de ce qu’on aime ! Que peut-on gagner ? Le plaisir d’être ému soi-même par le reflet de l’émotion des autres. Mais un sot, piqué de vous voir parler tout seul, peut inventer un mot plaisant qui vient salir vos souvenirs. De là, peut-être, cette pudeur de la vraie passion que les âmes communes oublient d’imiter quand elles jouent la passion. Stendhal, Promenades dans Rome, mille huit cent vingt-neuf. »
Léa a fait la sourde.
— Tu peux me le répéter, pudiquement, sans tous ces gestes, que j’entende un peu.

23 août 2010

Les dimanches sont comptés


Maurice et Léa ont encore quelques dimanches devant eux.
Certes Léa s’est déclarée volontaire pour travailler le dimanche chez Mill’s 99 mais elle a aussi demandé un plein temps chez Pridami, au risque que Lucinda prennent le pas sur Léa.
Maurice (voir image ci-dessus) a dépassé son élan primitif, quelque peu vélléitaire, dans sa recherche de travail. Il a bossé çà ou là — comme Léa Maurice dit « bosser » pour « travailler » — où la pérennité de l’emploi ne dépend jamais ni de sa compétence ni de son bon vouloir. Distribuer des prospectus est ce qu’il retient avant tout, et de loin ; mais là aussi, le souvenir a tendance à fausser la réalité en privilégiant ce que Maurice a raconté, quoique évasivenent, à Léa, en l’occurence les quelques moments de flânerie pris sur la bête.
Les sept étages du 87 boulevard de la Fraternité lui furent un supplice malgré quelques satisfactions : avoir bouclé sa journée sans s’être trop départi de son intégrité ; rentrer après que Léa en eut elle-même fini de la sienne — et qu’elle fut douchée de frais ; et, pourquoi pas, alors qu’elle lit sans attendre samedi.

— « Les faits ordinaires sont alignés dans le temps, enfilés sur son cours comme des perles. Ils ont leurs antécédents et leurs conséquences, qui se poussent en foule, se talonnent sans cesse et sans intervalle.
Mais que faire des événements qui n’ont leur place définie dans le temps, des événements arrivés trop tard, au moment où le temps avait déjà été attribué, partagé, pris, et qui restent sur le carreau, non rangés, supendus en l’air, sans abri, égarés ? »

Les quelques promenades qui suivirent furent sujettes à un fâcheux tropisme. Maurice n’y eut d’yeux que pour les boîtes aux lettres qu’il repérait où qu’elles fussent, n’en déplût aux chiens méchants.

21 août 2010

Prospetto di nebbia

— « Bien que je me sois astreint à le faire chaque jour, il est difficile de tenir un journal de route. En écrivant ce livre, je m’aperçois combien la simple juxtaposition de faits, la notation des événements — ordinaires ou singuliers — sont impuissantes à restituer la durée réelle d’une marche. Rien ne serait plus ennuyeux — ni plus faux — qu’un livre fait de ces notes successives, enfilées bout à bout comme des perles fades car elles trahiraient justement l’ordonnance réelle et secrète du voyage. Qui dit temps dit mémoire. Qui dit mémoire dit sélection. »

Léa n’a rien noté à Ivrea (ou à peu près Ivrea), ni au retour d’Ivrea. Elle avait d’abord perçu « une blancheur étourdissante », elle retient aujourd’hui « une blancheur éblouissante ». Quant à Maurice, fixé par le panneau de signalisation et sa précision kilométrique contredisant le néant, il en revient sans cesse au blanc qui ceint la porte de La Ruelle de Vermeer, un blanc qui loin de masquer un paysage, est un paysage dans toute sa netteté, dans toute son étendue jusque dans les lointains dont personne n’a jamais pu témoigner clairement.

20 août 2010

Voyage à blanc

Maurice et Léa n’ont rien vu d’Ivrea. Si le sommet du col du Grand-Saint-Bernard était en pleine lumière sous un ciel d’un bleu arrogant, le faux col de nuages se complaisait à noyer le Val d’Aoste dans le néant — la vallée et peut-être aussi la terre entière…
La gravure aurait-elle subi le même sort que Stendhal s’en serait réjoui.
Maurice et Léa se sont approchés d’Ivrea mais le seul écho qu’ils en eurent fut un panneau de signalisation garantissant la présence de la ville treize kilomètres plus bas.
Pour Maurice désormais Ivrea est un panneau de signalisation ; pour Léa une blancheur éblouissante.

18 août 2010

Et nous sommes seulement en 1935

Maurice s’étonne que Léa ne lise pas à haute voix.
Léa devine sans peine que Maurice est troublé par ce silence, bien qu’il ne soit jamais en attente, bien qu’il soit toujours surpris quand ça survient, comme par enchantement, que le propos soit grave ou léger.
Léa lit le journal de Victor Klemperer, en apnée.

Victor Klemperer aimait lire à haute voix à sa femme Eva des romans, surtout des contemporains (Pearl Buck, Cronin, Hemingway, Jules Romains, Thomas Mann, Hans Fallada, Georg Hermann…) — lui l’intime de Corneille, Crébillon ou Voltaire —, une manière de mettre une distance avec le désespoir chaque jour plus définitif, comme si chaque « cercle de l’enfer » semblait être indépassable dans l’abomination avant qu’il ne soit à son tour dépassé, à n’en plus finir de défier l’imagination même chez le témoin le plus clairvoyant ; « le meilleur dérivatif » écrira-t-il, tout comme ils allaient au cinéma, y compris pour voir de délicieuses bluettes, tant qu’ils purent ou, plutôt, tant que cela leur fût permis.

La seule fois que Léa lut un extrait à haute voix, ce fut à voix basse, pour respirer, un peu honteuse, comme si elle s’adressait à son chat tandis que Maurice s’était absenté.
— « 17 avril 1935 : je continue de recevoir régulièrement le Magazine félin, bien que non-aryen… j’ai toujours soin de le renvoyer. Le nazisme y donne libre cours à ses élucubrations les plus proprement grotesques. Le “chat allemand” :/: les chats étrangers “aristocratiques”. En accord avec les idées de notre Fürher, etc. »
Léa retourna quelques mois en arrière.
— « Les associations regroupant les propriétaires de chats sont aujourd’hui fédérées au niveau du Reich ; seuls les aryens ont le droit d’en faire partie. Je n’aurai donc plus à payer mon Mark mensuel pour l’association locale. »
Quand Maurice revint avec le pain, Léa n’y prit garde.

15 août 2010

Croisée des chemins

Léa ne travaille plus à Multi-Tissus.
Elle travaille chez Mill’s 99 qui a effacé Multi-Tissus de la surface de la terre. Un fonds de pension, dit-on, a racheté Muti-Tissus et toutes les enseignes sont devenues des Mill’s 99. Léa avait débuté chez Toutétoff’ qui avait succédé à Tous les tissus du monde lors de sa fusion avec La bonne mesure. Auparavant c’était un bois de bouleaux qui scintillait au soleil du matin.
La direction a fait appel à des volontaires pour travailler le dimanche, des volontaires sans enfants en priorité. Toutes les collègues de Léa sauf deux, les plus jeunes, ont des enfants. Il faut trois volontaires.
Or, on le sait, le dimanche est un sanctuaire pour Maurice et Léa. Ou ils se promènent dans les jardineries aux confins de la ville, ou, sous l’impulsion de Sara parfois flanquée de son amant du jour, ils vont se promener vraiment dans la vraie campagne. Et puis Léa travaille tous les matins de la semaine à Pridami. Et le samedi est consacré à la lecture.
Léa finirait-elle par penser que « de faire contre mauvaise fortune bon cœur », comme disait sa mère, pourrait bousculer une agréable habitude avant que le train-train ne s’installe ?
Le samedi resterait à la lecture. Tant du côté des ancêtres de Maurice que de ceux de Léa, le samedi a toujours été le jour de repos. Même chez le grand-père Emmanuel grand bouffeur de rabbins devant l’Éternel.
Mais devrait-on sacrifier les promenades ? Mais Léa devrait-elle travailler six jours ?

— « Au jour suivant, lorsque Dieu permit au matin de se lever, et à l’aube resplendissante d’illuminer la terre, mon père s’en alla dans la rue des marchands prendre un local dont je ferais un fonds de commerce. Il y fit placer pour tois mille pièces d’or de marchandises, des étoffes, dont certaines étaient précieuses. Sans tarder, je me mis à tenir mon comptoir de tissus, tantôt livrant, tantôt recevant les marchandises, vendant ou achetant, coupant et mesurant. Je me livrais à ces activités variées pour mon plus grand plaisir. Les voisins qui me visitaient appelaient la bénédiction de Dieu sur mon commerce. »

13 août 2010

Bibliobus improvisé

Du côté de la bibliothèque des livres qui n’ont pas encore été écrits, où Sara a déjà entraîné Maurice et Léa un dimanche alors pas encore écrit, outre la multitude de promenades possibles, que celles-ci aient été déjà déflorées ou non, au-delà d’en perdre ses bottes, au-delà d’un choix cornélien — ou proustien — entre un chemin et un autre, se trouve un autobus déchu qui, bien qu’il fasse son âge, porte beau et s’affiche fièrement sur ses quatre parpaings (au regard de Sara) ; son ennui est le même que celui d’un bateau à sec, sans espoir cependant du retour de la marée (Léa) ; sa mélancolie serre le cœur (Maurice).
Des livres jonchent le plancher : des trucs rigolos (Sara) ; pas grand-chose de valable (Maurice) ; — « Dans le chapitre premier, je veux dire dans le vrai chapitre premier, celui qui compte, je raconte le magistral renouveau de Paul pour sa femme. Dans la réalité, ça ne s’est pas tout à fait passé comme ça. C’est maintenant que je l’ai, ce regain d’amour, depuis qu’elle est partie, mais auparavant, je n’éprouvais rien de spécial dans cet ordre d’idée. J’étais content qu’on ait cessé de se chamailler, c’est tout. » (Léa)
— J’avais raison, des trucs rigolo (Sara).
— Non, pas grand-chose de valable (Maurice).

12 août 2010

Lecture à l’unisson

— « Au bout d’une heure environ, elle dit qu’elle avait envie de lire un peu le livre que le commis lui avait rapporté du village le jour même. La partie fut interrompue, la femme se mit à lire, tandis que Joseph qui n’avait pas envie de prendre un journal ou un livre, s’asseyait sur le lit de repos et commençait à regardait la femme en train de lire. Elle paraissait complètement plongée dans l’histoire que racontait le livre. D’une main, de temps à autre, elle caressait soigneusement un front qui sembalait très pensif, tandis que ses lèvres se mettaient à bouger en silence, mais nerveusement, comme si elles avaient quelque commentaire à faire sur les événements de ce livre. À un certain moment, elle poussa même un soupir discret, mais anxieux, et l’on entendit nettement sa poitrine haleter. Quel spectacle silencieux et étrange ! Joseph s’absorbait de plus en plus dans la contemplation de la lectrice et il avait l’impression de lire, lui aussi, dans un grand livre au passionnant mystère, il éprouvait même le sentiment de lire précisément le même livre que Mme Tobler, dont le front, qu’il observait attentivement, paraissait curieusement lui transmettre et lui expliquer le contenu. »

Maurice et Léa se regardèrent, le temps de se rappeler l’un l’autre (ou de vérifier leur réalité concrète), — avant de pousuivre mezza voce jusqu’à :
— « Une fois arrivé sur la route, Joseph s’arrêta, tira de sa poche un petit cigare de Tobler, l’alluma et se retourna une dernière fois vers la maison. Il la salua en pensée, puis ils repartirent. »

10 août 2010

L’embarras du choix

La boîte d’intérim a appelé.
Maurice n’a rien compris — déjà quand le téléphone a sonné, car il sonne si peu que Maurice et Léa en oublient qu’ils ont le téléphone, ensuite des propos de la personne (une voix si haut perchée, une articulation qui omet toute liaison) que Maurice se garda de faire répéter. Il retint tout de même « demain 8 heures ». Il dit « d’accord ». On raccrocha (bip !).

Léa : — « Dans la vie de certains commerçants, le téléphone joue un grand rôle. Les coups de force commerciaux exigent en général d’être enclanchés par téléphone. »

Marchand des quatre-saisons, vendeur de vélos, mégissier, professeur de tango ?
Commis chez un monsieur Tobler ? Copiste dans un bureau de Wall Street ? Trader ?

Maurice : — « La simple idée de pouvoir téléphoner le lendemain matin à ce M. Fischer fit renaître des espoirs aux deux hommes, ceux de Tobler et ceux de Joseph. Était-ce possible que l’affaire capote, quand on disposait de tels instruments ? »



8 août 2010

Cache-cache à la page

— « Un matin, à huit heures, un jeune homme était planté devant la porte d’une maison isolée, d’apparence cossue. Il pleuvait. “Pour un peu, je serais surpris d’avoir un parapluie”, pensa le jeune homme. Il faut dire que, dans son jeune temps, jamais il n’avait possédé de parapluie.
L’une de ses mains pendant droit vers le sol tenant une valise marron, une valise très bon marché. L’homme, qui arrivait manifestement de voyage, avait sous les yeux une plaque émaillée où l’on pouvait lire : C. Tobler, Bureau d’Études. Il attendit encore un moment, comme pour réfléchir à quelque chose de certainement futile, puis il appuya sur le bouton de la sonnette électrique, et il survint une personne, visiblement une bonne, pour le faire entrer.
— Je suis le nouvel employé, dit Joseph. »

Léa joue avec Maurice. Maurice joue avec Léa. Jouent-ils au même jeu et si oui, est-ce selon les mêmes règles ?
Comme Maurice n’a pas dit à Léa qu’il cherchait du travail, Léa ne lui a pas dit qu’elle savait qu’il cherchait du travail.
Comme Maurice ne lui a pas dit non plus qu’il lisait les mêmes livres qu’elle, Léa ne lui a pas dit que désormais elle lui lisait à haute voix des extraits que précisément Maurice avait le chic de repérer pour composer un livre qui serait l’orgueil de la bibliothèque des livres qui n’ont pas été écrits.
Il n’est pas difficile pour Léa de réussir son tour de magie et de stupéfier Maurice. Le livre trahit Maurice qui a la fâcheuse manie de retourner le livre ouvert « à la page » en appuyant dessus, si bien qu’une fois refermé, il garde l’empreinte de sa dernière visite. Il suffit de l’ouvrir.
Il n’est pas facile pour Maurice de s’empêcher de bourdonner à l’unisson des textes qu’il connaît par cœur, les ayant répétés toute la journée pendant que Léa peaufine le facing chez Pridami et brasse les étoffes chez Multi-Tissus.
Jusqu’ici, quand Léa rompait le silence de sa lecture, un silence seulement accompagné par le ronron de Ristourne, c'était, qu’elle le veuille ou non, pour dire quelque chose à Maurice par l’entremise du morceau choisi qui prenait la parole, pour ainsi dire.
Désormais le jeu est autrement plus complexe, à l’image d’un jeu de masques.

Ce samedi-là, au 87 boulevard de la Fraternité, on lut Le Commis de Robert Walser de bout en bout, chacun son tour dès lors que Maurice enchaîna :
— « C’est ainsi qu’il s’appelait. Qu’il entre donc, lui dit la bonne, et qu’il descende au bureau. Elle lui indiqua le chemin. Monsieur n’allait plus tarder. (…) »

6 août 2010

Sueño de Buenos Aires

— Buenos Aires, Léa, j’ai toujours rêvé de Buenos Aires. Je me suis mis au tango pour un jour aller à Buenos Aires.
— Moi qui croyais que c’était pour me séduire.

5 août 2010

Un côté fleur bleue

Alain est déçu. Il feint la désinvolture.
— Je l’ai lu jusqu’au bout pour savoir, on m’avait laissé entendre que c’était assez croustillant.
Monsieur Roups a vu Alain dévorer le livre la journée durant, oubliant le boire et le manger — et le raser.
— On aurait dit comme si vous êtiez amoureux, je vous jure.
— C’est mon côté fleur bleue, monsieur Roups, il m’arrive de le cultiver quand le cynisme m’ennuie. Je peux pousser le bouchon assez loin. Ah ! Si vous saviez…
Alain rit, pensant probablement à une de ses initiatives récentes.
— Ç’avait l’air passionnant quand même, ce bouquin ?
— Holà oui ! Les livres de qualité moyenne procurent souvent autant de plaisir que les livres de première importance.
Alain n’y a pas trouvé Joséphine. Pas une ligne sur cette créole racée dans les quatre cent trente-neuf pages. Jaloux, Tobias G. Smollett l’a gardée pour lui.
— Et puis, figurez-vous monsieur Roups que la situation se dénoue à Buenos Aires.
Alain paraît ému.
— Buenos Aires… Ça m’a rappelé de bons souvenirs, vous pensez bien.

1 août 2010

Avec un accent aigu

Ji, O, Esse, accent aigu ? il paraît qu’on ne met pas d’accent sur les majuscules, ah si, sur celles-là oui, peut-être, et puis c’est plus joli comme ça de toute façon, , Ache, I, merde j’ai pas bien prévu la place, Enne, je serre un peu, hmmm, JOSÉPHINE, c’est un peu moche, je reprends tout à zéro.

ARCHIBALDO BARNABEU
MELLE FERMINA GARRIDO
MARIE-CHRISTINE KIEHR
CONGRÈS INTERNATIONAL D’ORTHODONTIE / CONGRESO INTERNACIONAL DE ORTODONCIA / INTERNATIONAL CONGRESS OF ORTHODONTICS
JOSÉPHINE
MANUEL JANNEQUIN
RAMON TORRES GUZMAN
MONSIEUR COIN CHRISTOPHE
SENORA FERNANDEZ
VICTOR CONTADOR HERRERA

Vol TAM Linhas Aéras, Lima-J. Chavez International (LIM) via Madrid-Barajas (MAD), 12:55 GMT
Il y en a un autre à 23 heures en gros, sur Aeroméxico, sinon rien avant trois jours, c’est bizarre.
À croire qu’il n’y a pas de congrès international d’orthodontie tous les jours.

Alain se surprit à vaguer à travers les boutiques duty-free. Il se reprit alors qu’il s’apprêtait à s’acquitter d’un flacon Hermès, machinalement. Une faute de goût à l’endroit de Joséphine.
Alain est rentré tard à l’hôtel de la Girafe sans que monsieur Roups n’y prête attention, ce qui n’est pas dans les usages de cet homme d’une autre époque. Obnubilé, il regardait un tournoi de snooker. On pouvait parier en direct. Il s’avéra qu’Alain s’y entendait en snooker, en Tasmanie, n’est-il pas le sport national ? Délivré une seconde de sa sidération, Monsieur Roups dit qu’il ne parie pas de crainte de perdre son hôtel.


30 juillet 2010

Changement d’optique

— Maurice.
— Léa ?
— Alain…
— Alain ?
— Oui, Alain…
Maurice et Léa ont laissé Alain place de la Girafe après qu’il leur a dit ne pas loger très loin. Il était impatient de lire sa trouvaille.
— Il a changé.
— Tu trouves ?
— Il ne parle plus de ses voyages.
— Il n’en a jamais que parlé.
— Ah !
— Non, Léa, il est toujours le même.
— Alors, Maurice, c’est peut-être toi qui as changé.

28 juillet 2010

Les Bouquins de la Girafe

Chaque premier dimanche du mois, les bouquinistes occupent la place de la Girafe qui se voit gagner là une nouvelle étiquette, littéraire à souhait (entendez Les Bouquins de la Girafe), quand bien même la littérature, la vraie, y figure comme les cheveux sur la tête d’un chauve (selon une image dûment littéraire à défaut d’être de la vraie littérature). C’est là par exemple, et seulement là, que monsieur Roups, soucieux de s’impliquer dans la vie de quartier, y complète sa collection de livres comprenant « hôtel » dans le titre (le mois dernier il y dénicha Grand Hôtel de Vicky Baum).
Alain y a fait allusion lors de sa dernière visite à Joséphine — davantage qu’à son frère Maurice et sa belle-sœur Léa, quoiqu’il donna le change sur ce point, peut-être même, maintenant que nous le connaissons mieux, peut-on lui faire crédit de sa sincérité. Léa y a entraîné Maurice en arguant que ça les changera des jardineries pour une fois et puis, ajouta-t-elle, est-ce fondamentalement différent ?
Maurice n’engagea pas le débat qui aurait pu amener une controverse.

— « Le lecteur satisfait sa curiosité en suivant les aventures d’un héros qui a sa faveur ; dont il épouse la cause ; dont il partage les revers ; dont il déteste les persécuteurs. Ses passions s’excitent ; le contraste entre la vertu accablée et le vice triomphant lui apparaît plus insupportable et, chaque impression pesant d’un double poids sur son imagination, sa mémoire retiendra les scènes lues, son âme, les exemples proposés. Son attention n’est point lassée par une sèche énumération des personnages mais, au contraire, la variété des inventions l’amuse, cependant que les mouvements divers de la vie lui apparaissent dans leur conjoncture particulière, ouvrant un ample champ au caprice de sa réflexion. »
Alain brandissait Randerick Random avec le sentiment que le chemin vers Joséphine s’était soudain dégagé.


26 juillet 2010

L’inquiétude des génies

Alain est assis au pied de Joséphine de manière à éviter son regard quand Maurice est adossé à Léa pour mieux l’entendre lire. Ristourne est sorti se promener.
Alain n’est pas près de rire. Que le contempteur impénitent semble loin de ces rives. Craindrait-il de se faire réprimander par une image ? Avait-il envie de rire ou fut-il surpris de sa grossièreté quand il rit de ce rire dévastateur ridiculisant ce « dingue », le même qui, aujourd’hui, suscite une pareille harmonie ?
— « Robert raconte qu’il a emprunté à la bibliothèque de l’hospice les Aventures de Roderick Random, roman maritime écrit il y a deux cents ans et dont l’action se joue aux Indes occidentales. Marié à une créole racée, son auteur, le médecin de bord écossais Tobias Smollett, traducteur de Gil Blas et de Don Quichotte, a été fortement influencé par Lesage et Cervantès ; mais son talent de conteur et son sens aigu de la caricature rendent la lecture du roman de Smollett tout à fait passionnante. À cet égard, Robert me fait observer que les livres de qualité moyenne lui procurent souvent autant de plaisir que les livres de première importance. Peut-être en allait-il de même pour la grande majorité des lecteurs. Peut-être que le lecteur moyen récusait instinctivement le génie : “Cela expliquerait que des talents d’importance mineure connaissent souvent plus rapidement le succès que les talents majeurs. L’inquiétude est dans la nature même du génie ; mais le peuple aime la quiétude.” »

Alain, entendant « créole racée », frissonna.
Maurice lui se souvient de cette « femme qui avait l’air d’une Espagnole, d’une Péruvienne ou d’une créole, et qui affichait quelque majesté pâle et fanée ».
Léa ne s’occupe que de lire, sans lâcher le fil, avec la même résolution que Sheherazade.

21 juillet 2010

Perdu puis retrouvé

Toujours avec le même air absorbé, l’ancien vieillard — sans qu’il en soit revenu pour autant, aux yeux de Léa, à la ressemblance de Maupassant — épuisait la bibliothèque en virtuose.
— Ah ! vous l’avez, évidemment, je m’en doutais un peu cela dit, nous sommes entre gens de bonne compagnie, n’est-ce pas ?
Une mimique agacée de Sara, vite réprimée, traduisait sa pensée qui pourrait être résumée par « cuistre un jour, cuistre toujours ».
— Permettez-moi maintenant de vous en lire un passage.
Il saisit le livre et y plongea avec une promptitude fulgurante.
— « Au premier moment je ne compris pas pourquoi j’hésitais à reconnaître le maître de maison, les invités, et pourquoi chacun semblait s’être “fait une tête”, généralement poudrée et qui les changeait complètement. Le prince avait encore, en recevant cet air bonhomme d’un roi de féerie que je lui avais trouvé la première fois, mais cette fois, semblant s’être soumis lui-même à l’étiquette qu’il avait imposé à ses invités, il s’était affublé d’une barbe blanche et, traînant à ses pieds qu’elles alourdissaient comme des semelles de plomb, semblait avoir assumé de figurer un des “âges de la vie”. Ses moustaches étaient blanches aussi, comme s’il restait après elles le gel de la forêt du Petit Poucet. Elles semblaient incommoder la bouche raidie et, l’effet une fois produit, il aurait dû les enlever. À vrai dire je ne le reconnus qu’à l’aide d’un raisonnement et en concluant de la simple ressemblance de certains traits à une identité de la personne. »

19 juillet 2010

Une vieille connaissance

Sara est venue au 87 boulevard de la Fraternité.
C’est rare.
Elle n’est pas sûre d’y être à sa place.
Elle est venue accompagnée.
C’est encore plus rare.
D’un vieillard.
C’est bien la première fois.
Ce vieillard n’est pas un inconnu pour Léa. Elle interroge sa mémoire, en vain. Son trouble est visible. Devant son embarras, le vieillard lui dit « Maupassant » en lui claquant deux bises, de celles qu’on dispense aux petites filles.
C’est bien la première fois que Sara se remet avec une vieille connaissance. Il ne ressemble plus du tout à Maupassant mais Maupassant ne devint jamais vieux, bien qu’il vieillît — ou se décomposât — avant l’âge.
À l’époque, pour Léa, 15 ans, ressembler à Maupassant signifiait force virile et verve intellectuelle.
Aujourd’hui, aux yeux de Léa, l’homme qui accompagne Sara rajeunit un peu plus vite à chaque seconde.
L’ancien vieillard examine la bibliothèque en connaisseur, ses lunettes sur le front se targuant, dirait-on, d’avoir une longueur d’avance.
— Ah, tiens ! Mes bibliothèques ! Chalamov.
Maurice et Léa se retournent. Sara papouille Ristourne.
— « Stefan Zweig dit que les livres sont un “monde disparate et dangereux”. Nul ne contestera la justesse de cette définition. J’ajouterai que les livres, c’est aussi un monde qui ne nous trahit jamais. Notre âge nous dicte nos goûts, il limite et focalise notre perception. Selon différentes époques de notre vie, nous cherchons et nous trouvons des choses différentes dans le même roman. Je sais très précisément ce que je cherchais dans Mont-Oriol de Maupassant à dix ans, à quinze, à vingt, à quarante et à cinquante. »

17 juillet 2010

Pierre et Maurice

— « Parvenue à la porte fortifiée qui s’ouvrait dans l’enceinte de la cité, j’avisai un groupe d’hommes armés de bâtons et m’approchai d’eux, quand je m’aperçus qu’il s’agissait là d’êtres humains changés en pierre sous l’effet d’une mystérieuse malédiction ! Poussant mon exploration plus avant dans la ville, les seuls habitants que j’y pus découvrir, tant dans les boutiques que dans la rue, n’étaient que des statues. Nulle âme en vue ; aucune bouche capable de souffler sur un feu pour en aviver la flamme… J’avais beau tourner, je n’apercevais rien de vivant. Toute la population se trouvait métamorphosée en pierre, parfaitement incapable d’entendre aucun cri, aucun appel. »

Maurice écoute en souriant. Un prodige. Léa ignorait que Maurice sût sourire. Maurice aussi, quand il souriait, il le gardait pour lui, quand bien même souriait-il béat devant la beauté de Léa.
Léa croit avoir délivré Maurice du sortilège. Jamais plus Maurice ne sera pierre — mais que savons-nous des temps futurs ?

16 juillet 2010

Littératures contemporaines

Richard Cœur de Lion s’est échappé de la tour de Châlus où Maurice le tenait sous sa coupe — et réciproquement. Depuis cet abandon impromptu, Maurice a oublié ce qui l’occupait tout entier pour passer à autre chose.
Léa n’en ignore rien.
Comme Richard rentrait des Croisades lors de sa mésaventure limousine, quelque malice (ou quelque djinn) a poussé Léa à se lancer dans Les Mille et une Nuits au risque d’en perdre le sommeil, le sien et celui de Maurice.

— « “Connais-tu, me demanda-t-il, quelque métier qui te permette d’assurer ta subsistance ?
— Je suis assez versé dans la jurisprudence religieuse, répondis-je. Je passe pour avoir d’excellentes lumières sur les diverses branches des sciences aussi bien qu’en littérature. Je suis tout ensemble poète, grammairien, calligraphe…
Il m’arrêta :
— Tout cela ne te vaudra pas un seul sou dans notre pays.
— Par Dieu ! répliquai-je, c’est que je ne sais faire rien d’autre que ce que je t’ai dit…” »

15 juillet 2010

Avec des gants

— « Cette salle de coupe était l’endroit qui lui avait donné l’envie de suivre son père dans le commerce du gant, l’endroit où il était passé à l’âge d’homme. Baignée de lumière, haute de plafond, cette salle était le lieu de la fabrique qu’il préférait depuis qu’il était tout enfant, et qu’il avait vu de vieux coupeurs arriver, tous habillés du même costume trois pièces, avec leurs chemises blanches empesées, leurs cravates, leurs bretelles et leurs boutons de manchettes. Chaque coupeur retirait avec soin sa veste de costume pour la pendre dans le placard, mais le Suédois ne se rappelait pas en avoir jamais vu un retirer sa cravate, et ils n’étaient pas nombreux à se permettre la familiarité de tomber le gilet, moins encore de retrousser leurs manches avant d’avoir enfilé un tablier blanc tout propre et de s’être penchés sur la première peau, qu’ils commençaient par dérouler de la mousseline humide où on la rangeait, pour entreprendre de l’étirer. »

Maurice montre trop d’indifférence pour ne pas souligner son intérêt.
Léa a remarqué quelque chose chez Maurice qu’elle n’avait pas encore identifié, bien qu’il ait laissé des indices depuis plusieurs jours : la fatigue remplaçait sa lassitude. Elle la percevait par quelques signes inédits pour donner le change, comme cette indifférence exagérée à cette lecture. L’accumulation fit soudain sens. Pendant que Léa travaille chez Pridami le matin et chez Multi-Tissus l’après-midi, Maurice cherche du travail toute la journée.

12 juillet 2010

L’usage de la poste

— « Un séjour perdu sans commodités, on le supporte ; sans sécurité ni médecins, à la rigueur ; mais dans un pays sans postiers, je n’aurais pas tenu longtemps. Pendant des années, à travers la neige, le sable ou la boue, le chemin de la poste fut un chemin rituel. À Tabriz, les lettres poste restante parvenues à bon port étaient exposées — comme le fruit d’autant de miracles — dans une vitrine grillagée dont le sous-directeur conservait la clef, passée à sa chaîne de montre. On ne s’en tirait donc jamais sans une visite à ce personnage, et quelques thés de rigueur. »
— C’est pour Alain ça, il faudra que je lui lise à l’occasion.
— Il l’a déjà lu !
Objectivement, Maurice a parlé brusquement à Léa.
Léa ne s’offusque pas de cette brusquerie. Elle n’a entendu de point d’exclamation ou, s’il y était, son rôle était négligeable. En revanche, elle a perçu un « Oh la la » non pas agacé mais affectueux. Léa se plaît à entendre chaque nuance dans les inflexions de Maurice à qui elle ne demande pas de se muer en crooner.

Le facteur passe entre huit heures et huit heures un quart à l’hôtel de la Girafe. Quand il y est dès huit heures, il prend un café-un-sucre-et-demi avec monsieur Roups qui ne le retient pas au-delà des nécessités du service. Le plus souvent Alain dort encore — ou pas encore. Comme il n’attend rien du facteur (en principe), il peut dormir tranquille (c’est vite dit) — ou chercher le sommeil qui le fuit (toujours ce satané décalage horaire).
Ces jours-ci il s’est mis en tête qu’il attendait une lettre de Joséphine. Ça fait trois ou quatre fois qu’il prend un café avec le facteur et monsieur Roups.

10 juillet 2010

Épisode intérimaire

Maurice a toujours en tête l’idée de trouver un travail. Quand on connaît la tête de Maurice, on devine que la mise en œuvre sera tarabiscotée, comme, dirait Sara en cillant des paupières, d’aller de la coupe aux lèvres, il y a loin.
Il lui plairait, se surprend-il à croire, de vendre des vélos car « les magasins de vélos sont les magasins les plus beaux ». Les marchands de vélos sont des taiseux (les marchands de vélos bavards feraient mieux de vendre des autos, dans le vélo on ne se laisse pas embobiner). Souvent ils sont d’anciens champions, c’est sur la route qu’ils s’expriment ces types-là, avec leurs jambes — et, quand ils les ont bonnes, d’autant mieux. Mais Maurice n’est pas un ancien champion.
Maurice entre dans une agence d’intérim, boulevard de l’Égalité, en faisant un pas de côté comme s’il esquivait une gerbe d’eau projetée par un autobus, Gene Kelly éphémère, et non comme le fruit d’une décision qui aurait demandé trop de courage.

ON RECHERCHE PLÂTRIERS, PLAQUISTES, CARRISTES, CARRELEURS, SERVEURS (EUSES)

Serveur ?
Mégissier.
On ne recherche plus de mégissier. En trouve-t-on seulement ? Grand-père Emmanuel était mégissier.
Une fois dans l’agence Maurice s’en repent. Les murs sont peints en vert olive. Sept personnes attendent. Une personne les reçoit, une femme. Elle a les ongles des doigts de pied nacrés.
Parmi les sept personnes qui attendent, une agite les bras. Maurice reconnaît Alain.
S’il avait surpris son frère cabriolant avec une femme, il n’aurait pas été plus confus.
Sitôt après dans la rue, Maurice n’est plus du tout sûr d’avoir vu Alain.

Alain est partout sauf dans une agence d’intérim.

8 juillet 2010

Chronodrome

Pendant ce temps
(si cette expression convient à la situation),
sur un banc,
Alain lit (lisait) (lira) un livre « emprunté » lors de sa dernière visite à Joséphine
(comme il l’appelle à part lui).
« J’eus soudain l’impression (ce qui d’après les psychologues correspond à un état de fatigue) d’avoir déjà vécu ce moment. À l’autre extrémité de mon banc, quelqu’un s’était assis. J’aurais préféré être seul, mais je ne voulus pas me lever tout de suite, pour ne pas paraître discourtois. L’autre s’était mis à siffloter. C’est alors que m’assaillit la première des anxiétés de cette matinée. Ce qu’il sifflait, ce qu’il essayait de siffler (je n’ai jamais eu beaucoup d’oreille) était lair populaire de La Tapera d’Elias Regules. Cet air me ramena à un patio, qui a disparu, et au souvenir d’Alvaro Melian Lafinur, qui est mort depuis si longtemps. Puis vinrent les paroles. Celles du premier couplet. La voix n’était pas celle d’Alvaro. Je la reconnus avec horreur. »
Où le Borges de 1969 à Cambridge, celui situé au nord de Boston, rencontra l’autre Borges, cinquante ans plus tôt « à Genève, sur un banc, à quelques pas du Rhône. Ce qui est étrange c’est que nous nous ressemblons, mais vous êtes plus âgé, vous avez les cheveux gris. »
Alain eut l’impression d’avoir déjà vécu ce moment : au fin fond de la Tasmanie, ou bien, dans quelques années, le vivra-t-il à San Carlos de Bariloche qu’il finira bien par atteindre, après une escale à Buenos Aires.

Pendant ce temps,
Léa cherche Le Livre de sable pour en lire une nouvelle à Maurice.
(En l’occurence, le mot « nouvelle » convient-il ?)
— « Mon récit sera fidèle à la réalité ou, du moins, au souvenir que je garde de cette réalité, ce qui revient au même. »

6 juillet 2010

À la poursuite du peloton

— « Les uns soutenaient qu’entre l’un et l’autre monde les incompatibilités, les défauts de concordance, étaient trop nombreux, trop profondément insinués dans la trame de la succession des phénomènes, pour que la théorie de l’Identité fondamentale fût autre chose qu’une banale chimère. À quoi leurs adversaires répliquaient que les dissemblances incriminées confirmaient au contraire la vivante réalité organique de l’autre monde, qu’une similitude trop parfaite suggérerait bien davantage à l’esprit l’idée d’un phénomène spéculaire, donc spéculatif, et que les deux parties d’échecs qui débutent par les mêmes coups et s’achèvent par une fin de jeu identique peuvent présenter, sur un même échiquier, mais dans deux intelligences, à toute phase intermédiaire de leur progression inéluctablement convergente, un nombre infini de variantes. »
— Tu sais Maurice, j’ai déjà lu ce livre, enfin pas tout à fait, j’avais calé à la page 321, il m’agaçait, Nabokov a tendance à m’agacer, je le recommence maintenant en me demandant si c’est bien le même livre que je vais lire.
Silence, Maurice (Ristourne).
— Je n’en saurai rien car je n’en ai pas retenu pas grand-chose de la première fois, presque rien même, c’est pas commode pour comparer.
Silence, Maurice (Ristourne ronronne).
—À moins que tout me revienne au fur et à mesure, jusqu’à avoir l’impression de l’avoir lu la veille, ou d’être encore en train de le lire, avant de rejoindre cette première lecture, avant de carrément la dépasser, comme à la poursuite d’un peloton où on figure déjà, tu vois Maurice ? Et là je risque alors d’effacer définitivement l’impression de la première lecture.
Maurice regarde Léa. Depuis quelques mois il vit avec Léa. Est-elle la même qu’alors ? La voit-il de même ? Aurait-elle été la même si ?
Maurice est là et il n’est pas là. Il se remémore la machine à remonter dans le temps qu’il avait fabriquée avec Alain — dans le temps.

4 juillet 2010

Un oubli immatériel

— Il me semble qu’Alain a oublié quelque chose l’autre jour.
— Ah ! C’est pas son genre.
Maurice cherche dans tous les coins. Si Maurice est comique, il n’est pas drôle.
— Ni son chapeau, ni son parapluie. Quelque chose d’immatériel.
Maurice cherche quelque chose d’immatériel dans tous les coins.
— Il a oublié de nous poser une question.
— Ah ! C’est pas son genre (sous-entendu de poser des questions).
Ristourne ne cafte pas, c’est pas son genre.
Joséphine s’est-elle fait oublier ? Depuis qu’elle hante l’esprit d’Alain ? Son absence, un mur vide, alerterait Maurice et Léa. Si elle était partie avec Alain.
Léa n’a pas oublié Joséphine. Elle n’a rien d’évanescente.
Joséphine prend une place démesurée dans leur espace.
Si Alain revient, elle se propose de la lui offrir.

Joséphine pour Alain n’est pas une image, elle est Joséphine. Ainsi ne subit-elle pas le syndrome du Prospetto d’Ivrea, rappelé par W. G. Sebald, mais davantage provoque-t-elle celui de Stendhal.

1 juillet 2010

Au-delà du jardin, un passage

Léa a commencé à lire pour aller au-devant de ce que Sara lui lisait, saisie d’impatience. Léa agissait de même quand elle se promenait avec sa grande sœur.
Sara ne lui lisait pas des livres pour les petits, elle lui lisait ce qu’elle lisait pour elle. Ainsi lui lut-elle Le jardin des Finzi-Contini et depuis ce jour Léa porte Micòl dans son cœur.

— « C’est ainsi que je renonçai à Micòl.
Le lendemain soir, tenant la promesse que j’avais faite à mon père, je m’abstins d’aller chez Malnate ; et, le jour suivant, qui était un vendredi, je ne me présentai pas chez les Finzi-Contini. Une semaine s’écoula de la sorte, la première où je n’ai revu personne, ni Malnate, ni les autres. Par chance, durant ce temps, aucun d’eux ne me donna signe de vie et cette circonstance m’aida sûrement. Sinon il est probable que j’aurais pas résisté, que je me serai laissé reprendre. »

Quand Sara lui avait lu ce passage — elle le savait par cœur —, Léa l’avait déjà lu — elle le savait par cœur —, et ce jusqu’à l’épilogue qui l’avait laissée pantoise, avant de concéder un torrent de larmes, alors que tout était révélé dès le prologue.
Quand Léa lut ce passage à Maurice, elle ignorait que Maurice l’avait lu. Elle n’aurait jamais lu l’épilogue à haute voix. Maurice l’avait lu et devint alors caillou pour contenir la première larme.