Vous pouvez désormais lire bien plus commodément l’intégralité de Maurice & Léa
en vous rendant à cette nouvelle adresse :
maurice-et-lea.blogspot.com

29 juin 2010

Tête en l’air

Alain a oublié quelque chose (chapeau, parapluie, cheval ?) ou quelqu’un (Joséphine ?). Il grimpe les sept étages sans que ni ses poumons, ni ses mollets, ne s’en affligent. En fidèle coéquipier, Ristourne lui fait la trace et pousse la porte.
Alors.
Alain entend : « Voilà un être singulier, se dit-elle ; il me semble que vais l’aimer. »

27 juin 2010

Alain, à cheval, dans un costume anglais

Après la visite d’Alain à Joséphine — en tout cas ce qui se résume pour l’instant à Joséphine —, après que Léa lui a servi des cookies et du chocolat chaud, alors qu’il se retrouve dans la rue perdu dans ses pensées, sous la pluie — en tout cas le crut-il, comme il se crut à cheval, cintré dans un costume trop anglais —, Léa ouvre au hasard La Chartreuse de Parme.
Le hasard, là comme en d’autres occasions, est bonne fille.
La Chartreuse de Parme n’appartient pas à la bibliothèque du 87 boulevard de la Fraternité dont Maurice et Léa, chacun à sa façon, profitent de l’usufruit.
Léa n’a jamais lâché ce livre depuis que Sara le lui a offert pour ses 16 ans. Elle n’aurait plus besoin de le lire, mais, à l’instar d’un interprète se refusant à jouer par cœur pour rappeler sa dette vis-à-vis du compositeur, elle l’ouvre au hasard, et le livre décide de la page, chaque fois la même tant elle fut sollicitée.
— « La Fausta se mit à la fenêtre, et remarqua facilement un jeune homme fort poli qui, arrêté à cheval au milieu de la rue, la salua d’abord, puis se mit à lui adresser des regards fort peu équivoques. Malgré le costume anglais exagéré adopté par Fabrice, elle eut bientôt reconnu l’auteur des lettres passionnées qui avaient amené son départ de Bologne. Voilà un être singulier, se dit-elle ; il me semble que je vais l’aimer. »

24 juin 2010

Débat autour de la promenade

Sara a toujours l’embarras du choix question promenades, à moins qu’elle embarrasse Maurice et Léa avec le choix qu’elle leur soumet afin de les détourner de leurs jardineries — disons entre Green Garden & Co et Paysage & Jardin Concept, maintenant que Naturalia a épuisé ses charmes — comme elle leur avait proposé le choix entre le côté de Meinkirchen et le côté de chez Wink en se camouflant derrière une lecture quelque peu frelatée.
Ce dimanche, Sara a détourné Maurice et Léa de leur objectif — alors qu’ils ne s’étaient pas encore interrogés sur le choix entre le côté de Green Garden & Co et le côté de Paysage & Jardin Concept, Léa ne pouvant se défaire de sa lecture dévorante bien au-delà du samedi consacré à ce vice impuni, car, à peine l’avait-elle terminée qu’elle la reprenait à son début — pour les entraîner à venir marcher dans la nature.
En chemin, à la première halte précisément, pour reprendre son souffle et regarder alentour, Léa poursuit sa lecture qu’elle avait interrompue à contrecœur car le livre, qui célèbre l’amitié comme jamais l’amitié ne fut célébrée, n’offre pas le moindre interstice pour s’arrêter, reprendre souffle, regarder alentour.
— « S’il y avait des amis chez moi, il faisait des promenades avec mes amis et moi, à contrecœur, mais il les faisait. Moi non plus je n’aime pas les promenades, depuis toujours je ne me promène qu’à contrecœur, c’est toujours à contrecœur que je fais des promenades, mais avec des amis, je fais des promenades, et de telle manière que ces amis s’imaginent que je suis un promeneur passionné, car je me promène toujours de manière si théâtrale qu’ils n’en reviennent pas. Je n’ai absolument rien d’un promeneur, et je ne suis davantage un ami de la nature ni quelqu’un qui connaît la nature. »
Sara, puis Maurice, poursuivent la promenade en faisant semblant d’abandonner Léa.
— « Mais quand des amis sont là, je marche de telle manière qu’il s’imaginent que j’aime me promener, que j’aime la nature et que je connais la nature. Je ne connais absolument pas la nature, et je la déteste, parce qu’elle me tue. »

22 juin 2010

Entre Simon et Martin

Depuis que Maucice lit les livres de Léa, qui ne sont pas vraiment les siens puisqu’ils appartiennent à la bibliothèque du 87 boulevard de la Fraternité depuis que les locataires précédents les ont laisssés en gage pour couvrir leur fuite à l’anglaise — fuite à l’anglaise qui, de toute façon, aurait eu du mal à s’exprimer avec un lest de cent soixante-dix cartons —, sa conscience lui dicte la nécessité de trouver du travail.
Alors il se rappelle le culot de Simon Tanner.
A-t-il valeur de leçon ?
Si oui, ne vaut-elle que pour le métier de libraire ?
Maurice ne veut pas être libraire, il sait combien il faut être costaud de nos jours pour être libraire (un peu moins dans le livre de poche).
Il se rappelle aussi le boulot de forçat de Martin Eden dans la blanchisserie.
Il ne se rappelle pas qu’il fut une époque où il bossa dur, mille petits boulots qui font chic dans une biographie.
Maurice n’a pas de biographie (un biographe ne suffit pas), ni même de CV.
Maurice se verrait plutôt dans les quatre-saisons — son goût pour la couleur. Mais il faut être costaud aussi (un peu moins dans les fruits secs).

20 juin 2010

En quête de sommeil

Léa n’a pas manqué de noter un retournement dans les habitudes nocturnes de Maurice. Quand Léa dort, Maurice essaie de dormir. Comme un voyageur soumis au décalage horaire, il presse le sommeil de l’envahir en usant de savantes manœuvres. Quand ça ne marche pas, Maurice va faire un tour, le temps que la nuit l’effraie suffisamment.

— Schütz,
Rosenmüller,
Erlebach,
Kuhnau,
Biber,
Schmelzer,
Westhoff,
Buxtehude,
Graupner,
Schenk,
Händel,
Telemann,
Heinichen,
Hasse,
Abel,
Keiser,
Schelle,
Fux,
Knüpfer,
Schaffrath,
Mattheson,
Vilsmaier,
Weckmann,
Böhm,
Graun,
Böddecker,
qui sont tous ces Allemands, Maurice ?
— Et encore, Léa, il y manque toutes les générations de Bach, de Johann jusqu’à Johann Christian, au minimum. Je ne dors jamais avant d’avoir énuméré l’ensemble des branches de la famille, et si le sommeil me fuit encore, je les répète sur le mode de la fugue.
Léa ignorait jusqu’à ce jour que Maurice fût musicien, hormis ses aptitudes pour la valse, voire le tango.
Avant d’aimer la musique, Maurice aimait le nom des musiciens.
— C’est aussi ma manière d’aimer l’Allemagne.


17 juin 2010

Patchwork à crédit

Maurice n’a pas dit à Léa qu’il a lu Martin Eden en son absence.
Le paragraphe que Léa lit à haute voix à l’adresse de Maurice, qu’elle croit avoir choisi pour des raisons qui lui appartiennent, des raisons qu’elle ne révèle jamais ni à Maurice ni à personne, pas même à Sara, a en fait été désigné par Maurice.

— « Les semaines passaient, Martin n’avait plus le sou et les chèques des éditeurs se faisaient attendre. Ses anciens manuscrits étaient revenus, puis repartis et son journalisme ne résussissait pas davantage. Ses menus devinrent d’une simplicité de plus en plus rudimentaire. Pendant cinq jours il vécut d’un demi-sac de riz et de quelques kilos de haricots secs. Puis, il tâcha de vivre sur son crédit. L’épicier portugais, jusqu’alors payé comptant, refusa toute avance, lorsque la note de Martin eut atteint la somme énorme de trois dollars quatre-vingt-cinq. »


Maurice est convaincu d’avoir orienté le choix de Léa. Il imagine être en train de composer un livre à partir de tous ces fragments, une espèce de patchwork dont lui seul connaît le motif final, un livre qui deviendrait l’orgueil de la bibliothèque des livres qui n’ont pas encore été écrits. S’il ne l’imagine pas encore, c’est qu’il manque quelques épisodes au feuilleton.

15 juin 2010

Les hameçons américains

Dans la bibliothèque des livres qui n’ont pas encore été écrits, bien modeste pour une pareille destinée, Sara placerait volontiers les livres de Richard Brautigan, bien qu’ils aient été lus, ô combien ! En tout cas, dans la sienne, Sara a rangé les livres de Richard Brautigan à côté de la photographie de ladite bibliothèque* dont la vocation première fut, semblet-t-il, d’abriter des moutons.
Sara choisit une page, après beaucoup de ruses pour appâter Maurice et Léa.
— « Le type qui a écrit le livre, il s’appelait Mike, il avait fait un long voyage dans l’usine oubliée. Cent milles peut-être, et il est resté parti des semaines. Il est allé plus loin que ces pylônes qu’on aperçoit par temps clair. Il affirmait que derrière il y avait des pylônes encore plus haut.
Il écrivait un livre sur ce sujet, son voyage à l’usine oubliée. Ce n’est pas un mauvais livre, il était même bien meilleur que ceux que l’on trouve dans l’usine oubliée. Ce sont de fort mauvais livres. »
Sara amorça un peu plus loin, sûre de tomber sur un « bon coin ».
— « Hier après-midi, en descendant la route depuis Wells Summit, nous sommes tombés sur les moutons. Eux aussi, on les faisait avancer sur la route.
Un berger marchait devant la voiture, une branche feuillue à la main, poussant les moutons sur le bas-côté. Il ressemblait à Adolf Hitler, jeune et maigre, mais avait une bonne tête. »

Maurice imagina Richard Brautigan écrivant un scénario sur Richard Cœur de Lion, s’entichant de la poésie courtoise des troubadours jusqu’à la déchiffrer du limousin d’origine, mais il ne pouvait l’imaginer.

* cf. 19 avril

13 juin 2010

Visite intéressée

Alain revint.
Maurice l’accueillit comme s’il revenait de la maison de morts, sans grandiloquence cependant.
Léa lui servit du chocolat chaud, ainsi qu’il l’avait expressément demandé.
Ristourne ne fut pas avare de compliments.
Joséphine avait un peu vieilli.
Alain revint et leur parla à la manière du conférencier de films d’explorateur.
Léa lui servit des cookies avec le chocolat chaud, ainsi qu’il n’aurait osé en espérer.
Ristourne se confondit avec ses épaules.
Joséphine avait un peu vieilli — ou était-ce seulement le papier qui avait jauni ?



Alain fit allusion à Joséphine.
Où il apprit seulement qu’elle se nommait Joséphine.

11 juin 2010

Talking & Shopping

Maurice est parti à Londres voir l’un des deux portraits de Carl Friedrich Abel que Thomas Gainsborough peignit en échange de leçons de viole de gambe.
À Léa, il a seulement écrit sur un ticket de caisse : je rentrerai dès que j’aurai vu Abel à Londres (il a rayé : que j’aurai parlé avec).
Léa ne s’étonne plus des énigmes de Maurice ou plutôt, à chaque nouvelle énigme, elle s’en étonne d’avantage, libre au lecteur d’être moins attentif, voire de s’en lasser.
Par exemple : Maurice économise-t-il sur l’argent du pain ou puise-t-il dans une fortune personnelle qu’il n’aurait pas avouée à Léa pour ne pas fausser leur relation ?

Léa n’eut pas le loisir (sic) de lire le lapidaire petit mot sur le ticket de caisse. Maurice était rentré de Londres avant qu’elle fût revenue de la zone d’activité économique René-Monory où, après avoir débauché de chez Muti-Tissus, elle fit les courses de la semaine chez le concurrent de Pridami. Elle dut courir pour attraper le dernier tram.
Maurice aurait pu profiter de son voyage à Londres pour voir le portrait de Laurence Sterne par Josuah Reynolds, pensa Léa, comme si Maurice avait oublié quelque chose de vital sur la liste des commissions.

Maurice déteste les musées qu’il compare à des supermarchés qui mettraient les œuvres de l’esprit en concurrence. Il les fréquente par obligation comme celle d’avoir ce tête-à-tête avec Carl Friedrich Abel. Il aurait préféré de loin l’autre portrait, plus avenant, où le compositeur tient la plume, avec son chien sous la table et la viole posée sur la cuisse, mais il n’avait pas le temps d’aller en Amérique avant le retour de Léa.
Il ne rapporta pas de souvenirs à Léa qui est la première à savoir que la reproduction du Gainsborough en carte postale, et davantage encore en poster, risque de se substituer dans le souvenir de Maurice à l’authentique face à face qu’il eut avec Abel — auquel s’est joint Johann Christian Bach, autre familier des lieux, saisi lui aussi par Gainsborough —, à telle enseigne qu’il aurait pu transcrire mot à mot leur conversation.
Quant à la tournée des tavernes de Tottenham qui n’eût pas manqué d’être proposée par les deux compères, Maurice, prétextant un train à prendre impérativement, ne put vérifier leur pérennité après deux siècles tourmentés — si toutefois il était avéré que cet honorable quartier les accueillît jamais.

9 juin 2010

Pensées en poche

Si l’on excepte quelques pensées, un sombre dimanche, qu’ils dispersèrent en cours de chemin, Maurice et Léa repartent toujours de la jardinerie les mains vides — on se promène joliment mieux les mains vides (excluons de cette assertion le bâton de pèlerin pour ne pas engager de polémique). Les mains ont des usages plus savants, surtout le dimanche.
Ce dimanche-ci, Léa s’en retourne avec un livre qu’elle glissa dans la poche de Maurice. Les jardineries développent un rayon librairie qui s’adresse à une population qui ne pratique pas les librairies, sans que ce soit réciproque.
— Tu te souviens de Boudu, quand un client lui réclame Les Fleurs du mal, il répond, bourru, narquois et désinvolte, qu’il n’est pas fleuriste mais libraire.
— Et Michel Simon de braire en traînant sur la dernière syllabe.

Cette fois-ci, Maurice et Léa ne rapportèrent pas d’avantage de washingtonias.

7 juin 2010

Vue (s) sur les washingtonias

— « La bibliohèque donnait sur un long couloir étroit, le boyau de la maison, qui menait à la salle de bains ou à la dépense, à droite, et qui, en continuant tout droit, débouchait sur la cuisine, le garde-manger et la chambre de bonne, communiquant avec la cuisine (s’il y avait bien une chambre, il n’y avait jamais eu de bonne), mais on pouvait également tourner immédiatement à gauche pour gagner le salon, ou poursuivre jusqu’à la deuxième porte à gauche, celle de la magnifique chambre blanche de l’oncle et de la tante, avec son grand miroir en cuivre ciselé, flanqué de deux chandeliers ornementés.
On pouvait donc rejoindre le salon de trois façons : en tournant à gauche à l’entrée ; en traversant la bibliothèque pour ressortir dans le couloir et prendre immédiatement à gauche — c’était l’habitude de mon grand-oncle Yosef, le sabbat, quand il s’en allait présider la longue table noire qui occupait presque toute la salle à manger ; de plus dans un angle de la pièce, un passage voûté menait au petit salon ovale, comme la tour d’un château, dont les fenêtres donnaient sur le jardin de devant, les washingtonias, la rue calme et la maison de M. Agnon sur le trottoir en face. »
— Qu’en dis-tu, Maurice, nous pourrions aller voir demain si on trouve des washingtonias au Naturalia ?
— Ou chez Green Garden & Co.
— Non, allons plutôt essayer la nouvelle enseigne qui vient de s’installer à l’autre bout de la ligne 39, un Paysage & Jardin Concept ou quelque chose comme ça.
— Il me semble qu’il y a aussi Bio quelque part dans le nom.

En imaginant le grand-oncle Yosef, Maurice entrevit son grand-père Emmanuel. Il voulut vérifier la justesse du rapprochement.
Alors…
Sitôt Léa partie travailler au Pridami, talonnée par la nécessité, journée qu’elle poursuivra au Multi-Tissus où le plaisir du toucher lui offre une douce contrepartie, désormais Maurice lit les livres dont Léa lui a donné un aperçu le samedi précédent, et cela dès le lundi car il a abandonné ses rendez-vous de midi et quart après qu’il en eut oublié un, sans attendre que le disciple de Freud lui en propose une signification.


6 juin 2010

Léa et son double

— « Grâce à mes leçons, Léa avait progressé non seulement dans les études des auteurs et des textes littéraires, mais aussi en hébreu. Les parents de mon élève s’en étaient félicités, car l’hébreu est la langue des textes sacrés. Et le père de Léa m’écartait à présent avec ingratitude ! “Ne vous en déplaise, cher monsieur, pensais-je, votre fille n’oubliera pas le savoir que je lui ai transmis. Même loin de moi, elle continuera à penser à mes poèmes et conservera le souvenir de mon enseignement.” »
Maurice lit. Il ne lit pas très bien, il lit en essoufflé, il oublie le rôle des virgules et des points.
— C’est un peu toi, Léa, et….
— Elle s’appelle Léa, en effet, c’est une coïncidence, on ne peut rien conclure d’une coïncidence.
Léa a répondu sèchement à Maurice. Elle s’aperçoit qu’elle s’agace que Maurice prenne sa place alors qu’elle était convaincue que le jour où il sauterait le pas, elle sauterait de joie.
— Tu ne peux pas te débarrasser aussi facilement du contexte.
Quand Léa partage un moment de lecture avec Maurice, elle ne pioche pas au hasard dans le livre — choisi lui-même par quelque malice dans la bibliothèque — ce sont les phrases mêmes qui protestent pour gagner l’attention de Maurice. S’entendre lire à voix haute alors la surprend, elle ne se rappelle jamais en avoir décidé.
— Et puis cette Léa-là est déjà morte, à la fleur de l’âge, il est question ici de son souvenir.

4 juin 2010

À la fenêtre avec Bruno

En guise de résumé du premier trimestre en compagnie de Maurice & Léa,
depuis quelques semaines, chacune bien mesurée en sept temps (les cinq premiers de la même eau, en gros, le sabbatique et le dominical ayant leur caractère propre avec des accents plus marqués *), mais dont le tout est un tantinet trop erratique s’il s’agit de s’y retrouver dans le décompte des mois et des saisons, boulevard de la Fraternité, au 87, au septième étage sans ascenseur, vivent Maurice et Léa — et leur chat Ristourne —, parmi les livres dont Léa fait son miel qu’elle partage de-ci de-là avec Maurice, pourtant rétif depuis son âge scolaire à se laisser imposer des prescriptions.
— « Lorsque, de la fenêtre de ma chambre située très haut, je contemple la ville, les toits, les murs et les cheminées dans la lumière grisâtre d’une aube d’automne, tout ce paysage fourmillant de constructions, vu à vol d’oiseau et à peine démailloté de la nuit, lorsqu’il point dans sa pâleur vers les horizons jaunes, lacéré de stries lumineuses par les ciseaux noirs et ondulants des corneilles craillantes — je le sens, voilà la vie. »

Maurice et Léa regardent pas la fenêtre comme si c’était la toute première fois, un début.

* N.d.A. Pour s’imprégner de quelques exemples, se reporter à la suite des épisodes depuis le tout premier.

2 juin 2010

Ressemblances acrobatiques

— Tu te rappelles Maurice que Sara nous invite au cinéma ce soir ?
Maurice pense : « Quoi voir ? » ou plus précisément : « Quoi voir qui vaille la peine ? ».
Depuis qu’il a commencé l’écriture de son scénario, il n’est plus retourné au cinéma. Depuis qu’il vit avec Léa, il l’a toujours laissée aller avec Sara.
Maurice et Léa ne sont jamais allés au cinéma tous les deux.
Cette fois-ci, dans la mesure où il se laisserait convaincre, ce ne sera encore pas tous les deux, mais il y aura un léger mieux.
Maurice ne sait pas qu’il y a un nouveau Robin des Bois à l’affiche.
Maurice ne sait pas que Sara ne les invite pas à voir le nouveau Robin des Bois puisqu’il ignore qu’il y a un nouveau Robin des Bois, et puisqu’il ne peut y avoir qu’un seul Robin des Bois.
— Ah, c’est ce soir ?
Ce soir-là est un samedi soir. Léa referme Tristram Shandy, glisse en marque page la photo d’un Robert Walser jouvenceau, laissant pour la semaine prochaine les amours promises — et improbables — de l’oncle Tobie et de la veuve Tampon.

Au cinéma, malgré une cinéphilie de jeunesse des plus ardentes, Maurice n’a jamais retrouvé les émotions des films d’explorateurs (mis à part Errol Flynn, classé hors catégorie) où il entraînait son petit frère Alain au cinéma Le Crystral.
Sara explique à Léa, et à Maurice qui n’écoute pas, que ce serait dommage — elle ajoute lamentable — de rater la ressortie en copie restaurée de L’Acrobate de Jean-Daniel Pollet.
Sara trouve que le personnage principal ressemble à Maurice. Léa ne trouve pas, pas du tout, à part les qualités de danseur, qui la valse, qui le tango. Elle est vexée.
— Ah oui c’est vrai, Maurice ressemble un peu plus à Errol Flynn, dit Sara qui ne sait pas toujours retenir sa langue, on ne la changera pas.

31 mai 2010

Parking de la Girafe

Monsieur Roups a au moins une bonne raison de garder l’hôtel de la Girafe malgré qu’il soit guigné sans relâche et sans vergogne par la finance pour être transformé en parking vous vous rendez compte, dit-il à Alain, un parking avec deux entrées (et deux sorties), quel emplacement en or, une entrée (et une sortie) par la tête de la girafe quand elle mâche les feuilles d’acacia, une autre (et une autre sortie) par la même tête de cette même girafe quand elle s’abreuve dans le marigot…
— Vous imaginez un peu, un parking !
Et puis, voyez-vous monsieur Alain, le seul reproche que j’aie jamais entendu sur mon hôtel c’était que je n’avais pas de parking, alors, je ne vais pas laisser faire un parking sans hôtel !
Un parking sans hôtel !
C’est pour qu’il demeure à l’abri, monsieur Alain, voilà la raison, qui soit protégé de la pluie, je parle un peu de vous, monsieur Alain, et de vos semblables, des intempéries en général, quel que soit le temps, un abri propre et sûr pour des gens, sympathique aussi, des voyageurs, des aventuriers un peu comme vous… des écrivains même…
On ne comprend pas toujours monsieur Roups, Irénée, ou il faut un peu de temps pour s’habituer.
Monsieur Roups est comme ça depuis 1828.
En 1828, on ne parlait pas tellement de parking.
On ne parlait pas tellement de cinéma non plus, mais monsieur Roups aurait préféré, tant qu’à faire, un cinéma La Girafe.
— J’imagine mieux un cinéma plutôt qu’un parking, pas vous ?
On y projetterait des films d’explorateurs, j’adore les films d’explorateurs.
Je vous verrai bien en faire un formidable sur la Patagonie, monsieur Alain ?
— Sur la Tasmanie plutôt.

30 mai 2010

La fidélité de Léa et les scrupules de Maurice

Léa n’est pas fidèle — mais les livres sont-ils jaloux ? Parfois, au contraire, croyant passer du coq à l’âne, guidée par le hasard — un hasard tempéré par certaine proximité d’étagère — elle passe du coq… au coq ! En l’occurence, à peine vient-elle de laisser Tristram reposer à l’orée du tome III, après que Sterne prit congé (d’elle), et, d’ici douze mois, jour pour jour, (à moins que cette affreuse toux me tue dans l’intervalle), lui écrit-il, je reviendrai à point nommé vous tirer par la barbe ou autre gracieuse pilosité, et conterai au monde une histoire à laquelle vous ne songez guère, en sorte qu’elle tomba sur cet épisode tout à fait cocasse de Cocorico.
— « Je me sentis d’une humeur parfaite toute la matinée. Le créancier survint vers onze heures. J’enjoignit au garçon, Jake, de le faire monter. Je lisais Tristram Shandy, autant dire que je ne pouvais pas descendre. Cette canaille maigrichonne (un fermier maigrichon, je vous demande un peu !) fit son entrée et me trouva affalé dans un fauteuil, les pieds sur la table, une seconde bouteille de stout à portée de main et le livre ouvert sous les yeux.
— Prenez donc place, lui dis-je. Je finis ce chapitre et je suis à vous. Belle matinée. Ha, ha !… Je tombe sur un épisode tout à fait cocasse où il est question de l’oncle Tobie et de la veuve Tampon ! Ha, ha, ha ! Laissez-moi vous le lire.
— Je n’ai pas le temps, j’ai mon travail de midi à faire.
— Au diable avec votre travail ! Et ne salissez pas le parquet avec votre vieux tabac ou je vous mets à la porte.
— Monsieur !
— Laissez-moi vous lire le passage à propos de la veuve Tampon. Voilà ce qu’elle dit…
— Voici ma facture, Monsieur !
— Parfait. Faites-en une papillote, vous serez aimble ; c’est à peu près l’heure à laquelle je commence à fumer (…) »
Léa rit.
Elle ne put poursuivre à voix haute. Sitôt après la nouvelle cocoricante de Melville, elle se projettera vers les amours promises — et improbables — de l’oncle Tobie et de la veuve Tampon.

Maurice pensa aux créanciers plus qu’à la cocasserie, et encore plus qu’au prodige littéraire de cette rencontre inopinée entre deux lectures, il repensa à cette histoire de loyer, aux vieux mécomptes avec son frère Alain, et, in fine, à ses scrupules de vivre aux crochets de Léa. Il n’entendit pas la suite où le créancier se retrouva ligoté la facture entre les dents et dut s’enfuir sous un feu nourri de pommes de terre pourries. Ça l’eût ravigoté.

28 mai 2010

La mémoire de l’automate n’est pas automatique

— « Kien poursuivit en souriant sa route vers la maison. Il ne souriait pas souvent. Il est rare que le vœu suprême d’un être soit de posséder une bibliothèque. Quand il avait neuf ans, il rêvait d’une librairie. Et lorsqu’il s’imaginait sous les traits du propriétaire allant et venant à l’intérieur, cela lui semblait alors une chose outrecuidante. Un libraire est roi, mais un roi n’est pas un libraire. Il se jugeait trop petit pour faire un employé. Quant au garçon de courses, il était toujours en route. Comment pouvait-il jouir des livres s’il se contentait de les porter, empaquetés sous le bras ? Il chercha longtemps une solution. Un jour, après la classe, il ne rentra pas à la maison. Il se rendit au plus grand magasin de la ville — six devantures pleines de livres — et se mit à pleurer très fort : “Il faut que je sorte, vite, j’ai peur !” piaillait-il. »

— Souviens-toi, Maurice, de Simon.

Maurice est impassible. Il feint, nous le savons, Léa le sait. Une posture.

— Simon ? Quel Simon ?

Maurice ne connaît pas des millions de Simon vu qu’il ne connaît pas grand monde.
Léa voulut lui rafraîchir la mémoire.
La sienne le lui permettait.

— « Un beau matin, un jeune homme ayant plutôt l’air d’un adolescent entra chez un libraire et demanda qu’on voulût bien le présenter au patron. Ce que l’on fit. Le libraire, un vieil homme très digne, dévisagea avec attention ce garçon qui se tenait devant lui un peu gêné, et l’invita à parler. »

Maurice s’anime soudain, avec la brusquerie d’un automate de Vaucanson (et la même délicatesse, et la même vérité).
Une épiphanie.
D’une autre voix que la sienne d’ordinaire, plus limpide, il répondit :

— « Je veux être libraire, dit le jeune homme, c’est une envie que j’ai et je ne vois pas ce qui pourrait m’empêcher de la suivre jusqu’au bout. Je me suis toujours imaginé le commerce des livres comme quelque chose de merveilleux, un bonheur, et il n’y a aucune raison pour que j’en sois privé plus longtemps. Regardez, monsieur, comme je suis là devant vous, je me sens une extraordinaire aptitude à vendre des livres dans votre magasin, en vendre autant que vous pouvez en souhaiter. Je suis un vendeur-né : affable, vif, poli, rapide, parlant peu décidant vite, comptant bien, attentif, honnête, mais pas non plus aussi bêtement honnête que j’en ai l’air. »



26 mai 2010

L’adieu à Richard ?

Léa est sous la douche.
Ristoune s’est couché sur le livre ouvert aux pages 174-175. Le bas de la page 174 est en vue et saute aux yeux de Maurice :
« Un soir, j’ai pris tous mes papiers, pages éparses ou en liasses, calepins et blocs-notes, classeurs et polycopiés de cours et de conférences, tout ce que j’avais couvert de mon écriture ; je suis sorti de la maison, je les jetés au fond du jardin, sur le tas de compost et j’ai enfoui le tout, en alternance, sous une couche de terre et de feuilles décomposées. »

Décidément Richard Cœur de Lion a du plomb dans l’aile.

24 mai 2010

Comment Rembrandt rejoignit Vermeer

Léa lit, mais la profondeur du silence — il ne serait pas excessif de le qualifier de spirituel —, aurait obligé Maurice à fuir cette pression insoutenable — le chapeau sur la tête il esquissait le premier pas — s’il n’avait été stoppé aussitôt.
Il garda le chapeau pour écouter Léa.
— « Invariablement cela le ramenait de nombreuses années en arrière, à une exposition Rembrandt du Rijkmuseum d’Amsterdam, où il n’avait pas été capable de s’arrêter devant les chefs-d’œuvre de grands formats mille et une fois reproduits mais en revanche était resté longtemps devant un petit tableau d’environ vingt centimètres sur trente provenant, si sa mémoire est bonne, de la collection de Dublin, et représentant, indiquait la légende, la Fuite en Égypte, bien qu’il n’ait pu y reconnaître ni le saint couple, ni l’Enfant Jésus, ni même le mulet, seulement, au milieu du vernis noir et brillant des ténèbres, la minuscule tache d’un feu qui encore aujourd’hui, dit Austerlitz, continue de briller devant mes yeux. »

Soudain joyeux, Maurice revint sur son expédition hollandaise qui, maintenant que ses rêves ont circonvenu la réalité, le voit s’élancer pour Amsterdam sur un improbable vélo Pedersen telle une goëlette portée par le vent et, surpris par un froid polaire spontané, patiner au retour sur les canaux devant une kyrielle de moulins sur leur trente et un.
— Je m’en suis tenu à La Ruelle de Vermeer. J’ai peut-être eu tort.

23 mai 2010

Alain, et puis… (et puis il prit l’averse)

Viaggio su gli passi del giovane Henri Beyle

Maurice, délivré de son état lapidaire, s’assied à califourchon sur les genoux de Léa, sans égards pour Ristourne.
— Dis-moi Léa…
Léa est prise de court, d’autant que Maurice la regarde dans les yeux en la tenant délicatement par le cou, ses pouces lui caressant les joues.
— Quand irons-nous vérifier ce qu'il en est de ce fameux Prospetto d’Ivrea ?
Léa cache sa surprise derrière son étonnement.
— Oui, que voilà une belle idée, Maurice.
Jamais Maurice n’avait consulté Léa avant de partir.
Léa reçut les voyages à Florence et à Amsterdam comme relevant de la liberté de Maurice.
À Sara, elle avait écrit que ça lui prenait avec la même urgence que de lui faire l’amour, mais que là, il n’oublait jamais que ça se faisait à deux.
— Attendons seulement mes prochaines vacances.

21 mai 2010

L’imitation de la pierre et autres prodiges

— « Dans un de ses livres, l’écrivain W. G. Sebald raconte l’épisode fameux de l’armée napoléonienne franchissant les Alpes par le col du Grand-Saint-Bernard, à la mi-mai 1800, “entreprise qui jusqu’alors avait relevé de l’impossible”. Parmi les trente-six mille hommes se trouvait Henri Beyle, qui plus tard serait connu sous le nom de Stendhal. Passé le col, Beyle avait été très impressionné par la vallée se déroulant devant lui, ceci jusqu’à la ville d’Ivrea, l’ensemble baigné dans la lumière du couchant. Quelques années plus tard, rangeant de vieux papiers, il avait retrouvé une gravure légendée Prospetto d’Ivrea et figurant en tous points le tableau fixé dans sa mémoire. Beyle, dit Sebald, avait été contraint de reconnaître que la gravure et le souvenir ne faisait plus qu’un dans son esprit, au point de ne plus savoir lequel avait influencé l’autre. »
Maurice se crispa. Alors, pour échapper à l’anéantissement, plus sincère qu’un imitateur, il se fit pierre le temps d’une résolution.
Puis, sans incriminer les lacets du col du Grand-Saint-Bernard, ni ses abîmes grandiloquents, un vertige le fit chanceler. Attention, chute de pierres !
Jusqu’à présent Léa ne lui repassait jamais le même plat.
Depuis sa pierre, il se souvint de l’avoir lui-même servi lundi dernier à midi et quart, bien calé dans un divan recouvert d’un kilim élimé (et probablement sourd), vaincu par l’accablant silence. La barbe de l’analyste masqua un sourire. Maurice n’était pas dupe de cette barbe sans laquelle il n’aurait jamais accordé sa confiance au praticien (ne fait-elle pas partie de la panoplie de ces professionnels de l’entendement, comme la fine moustache chez les séducteurs ?).
Maurice, cette fois-ci, ne pensa pas aussitôt à son frère Alain jusqu’à ce qu'il le voie au mur dans le regard de Joséphine.
— Moi aussi, Maurice, j’ai remarqué qu’elle lui avait tapé dans l’œil à ton frère.

19 mai 2010

Route Richard Cœur de Lion

— « Qu’un individu veuille évoquer chez un autre individu des souvenirs qui n’appartiennent qu’à un troisième, voilà un paradoxe évident. Réaliser en toute tranquillité d’esprit un tel paradoxe, c’est l’innocent objet de toute biographie. Je crois aussi qu’avoir connu Carriego ne diminue en rien, dans ce cas particulier, la difficulté du propos. J’ai des souvenirs de Carriego : souvenirs de souvenirs d’autres souvenirs, dont les minimes déviations originales ont dû insensiblement s’accroître, à chaque nouvelle étape. Je sais qu’ils conservent la saveur idiosyncrasique liée au nom de Carriego et qui nous permet d’identifier un visage dans la foule. »

Est-ce à dire que son Richard Cœur de Lion a du plomb dans l’aile ? Léa veut-elle transmettre un message à Maurice ? A-t-elle un plan ? En tout cas, Maurice le prend pour lui. Bien qu’il sache Léa bienveillante — ne vit-elle pas chez lui un danseur exceptionnel —, il n’en craint pas moins d’être désarçonné. Il interroge cette lecture, plus que les précédentes encore (à tout le moins depuis W. G. Sebald se rappelant Stendhal), sous tous les angles et dans tous les sens. Il pense aussi à son frère, à savoir comment il se souvient d’Alain et ce dont il se souvient, maintenant qu’il l’a revu deux fois dans le temps présent.
Là-dessus passe la vertueuse promenade du dimanche.
Et le lundi Maurice aura oublié — d’autant plus après la séance de midi et quart.
Et la route de Richard Cœur de Lion, quoique tourmentée et parsemée de chausse-trapes, sera dégagée.

Jusqu’à samedi.



17 mai 2010

Une valse, eh oui, une valse

Léa ne parle jamais de Maurice à quiconque, sinon à Sara. À Pridami, les copines lui racontent leurs vies, plus ou moins en détail, plus ou moins romancées, plus ou moins réjouissantes, et essaient de convaincre Lucinda de sortir un peu de temps en temps. À Multi-Tissus, l’atmosphère feutrée, cotonneuse — allons jusqu’à soyeuse — voire étoffée —, épargne à Léa les éclats de ce genre de discours.
En revanche, Léa, comme Lucinda, y parle de ses lectures.
Parler de Maurice serait trop compliqué, de Maurice et moi encore plus, a-t-elle écrit un jour à Sara, car les gens croient toujours devoir comprendre, qui lui répondit combien il lui plaisait pour sa part que jamais on ne sache où elle en est, ce qui, en quelque sorte, revient au même.

Pourtant,
Léa a rencontré Maurice sur une piste de danse. Il était le seul à savoir valser comme sa coiffure surannée le présageait. De surcroît il valse comme un dieu, je te jure, écrivit-elle à Sara, et même le rock… à sa manière ! Maurice lui murmura seulement que son frère était autrement meilleur, qu’il dansait le tango comme un vieil Argentin (ou un vrai Argentin).

Alain songe-t-il ici à Joséphine (dont il ignore jusqu’au prénom) ?

13 mai 2010

L’ombre de Richard à la lumière de Tristram

Léa n’a pas l’habitude de se mêler de l’œuvre en cours de Maurice, celle entrevue ici ou là qui convoque l’ombre de Richard Cœur de Lion en Limousin, huit siècles après qu’il écrivit de la poésie dans la plus subtile des langues limousines comme le troubadour qu’il était (avant tout ?), et qu’il finit sa vie d’aventures à se ronger les sangs comme otage dans une tour limousine qui n’avait rien à envier à la citadelle de Namur de l’oncle Tobie, le frère sinistré du père de Tristram Sandy (on verra pourquoi) — sinon que dans la seconde on n’y entre pas, en principe, et dans la première on n’en peut sortir, en vérité.
Léa ne va jamais au-delà d’une question comme : « Ça marche comme tu veux ? », assortie d’un baiser sur la bouche quand elle rentre du boulot et Maurice ne lui répond jamais autrement que par un regard où se devine la réponse, en tout cas pour Léa qui a de bons yeux (ceux de l’amour). Parfois, nous l’avons vu, Léa est témoin de scènes qu’elle devine être de celles qui apportent de l’eau au moulin de Maurice (moulin au sens quichottesque pour tout esprit raisonnable). D’autres fois, elle participe de l’affaire en distillant quelques perles distraites au fil des pages.
Quant à La vie et les opinions de Tristram Shandy qui occupe Léa ces samedis-ci, elle serait tentée de le lire à haute voix de bout en bout — et combien de bouts * ! Seule l’en empêche la difficulté de rendre justice à haute voix, même chuchotée, aux longs tirets et autres facéties typographiques de Laurence Sterne ———**, si l’on écarte l’hypothèse de fous rires qui, bien qu’ils soient les bienvenus, gâcheraient quand même cette prosodie diablement balancée, coulissante ou pizzicatante, que Carl Friedrich Abel s’entendait à imiter sur sa basse de viole avec force spiccati et picchettati le soir dans les tavernes de Tottenham…
« ——— Ce qui montre à l’évidence qu’au moment où un gendelettre se met à sa table pour commencer d’écrire une histoire, ——— fût-ce l’histoire de Jeannot Grande-Bête ou de Tom Pouce, il ne sait pas plus que ça quels embarras de circulation et autres maudites pierres d’achoppement il risque de rencontrer sur sa route, ——— ni quelles danses sans violon on pourra bien lui réserver au gré des petites promenades d’agrément où conduiront ses pas ; non ! il ne saura rien de tout cela tant que la pièce n’aura pas été jouée en entier. Si l’historiographe pouvait faire avancer son histoire ——— comme un muletier poussant sa mule, ——— tout droit devant soi, ——— disons… de Rome à Loretto sans la moindre halte, sans même jeter un regard à droite ou à gauche, ——— peut-être pourrait-il se risquer à vous annoncer, à une heure près, combien de temps il lui faudra pour arriver au terme de son voyage ; ——— mais la chose est moralement impossible : car, pour peu qu’il y soit moindrement porté, il trouvera en route cinquante occasions de gauchir, et fera chaque fois le détour, en compagnie de ceux-ci ou ceux-là sans songer un instant à se dérober. À peine est-il revenu à ses affaires que mille perspectives se présentent à lui ; sans cesse lui viennent des idées nouvelles, tel point de vue inédit le tente : il faudra qu’il s’arrête à tout, qu’il examine et pèse tout sans faillir ! Et par-dessus le marché, il aura toutes sortes de
Récits à raccomoder,
d’ Anecdotes à recueillir,
d’ Inscriptions à déchiffrer,
d’ Histoires à faufiler dans la trame de son histoire,
de Traditions à passer au crible de la critique,
de Personnages à visiter,
de Panégyriques à placarder sur ce portail-ci,
de Pasquinades sur celui-là : ——— autant de tâches dont le muletier et sa mule son absoluments exempts. »

Un fou rire chez Maurice ? : une hypothèse à étudier.


* N.d.A. : y précédant Léa, je renvoie aussitôt le lecteur au quatrième paragraphe du chapitre XXII du volume I, p. 113 de l’édition parue chez Tristram (of course !), traduite par Guy Jouvet, qui concerne l’art de la digression : « Prenez par exemple cette longue digression […] », et au premier paragraphe du chapitre XI du volume II, p. 168 : « Écrire un livre […] », avant de n’en plus savoir de tous les bouts à citer, plus judicieux les uns que les autres.
** N.d.A. : Les longs tirets divisés en trois (dus à l'indigence de l'appareil typographique fourni par Blogspot) doivent être perçus comme un seul, le triple tiret ayant d'autres usages chez Sterne.

12 mai 2010

Une enveloppe doit être ouverte ou fermée

Maurice et Léa sont restés pantois suite à la visite d’Alain caractérisée par une bonne humeur contagieuse, jusques et y compris celle de Maurice — malgré les apparences dont ni Léa ni Alain (chacun à sa façon) ne sont dupes.
Une heure plus tard, Maurice avait toujours l’enveloppe à la main.

— Tu n’ouvres pas cette enveloppe, Maurice ?
— Si tu veux l’ouvrir, ouvre-la……… Léa.
— C’est ton frère…
— … après tout.

On gratte à la porte. Léa y va. Ristourne rentre nonchalamment sans s’occuper de ses nourrissiers.

— Que gagnerions-nous à l’ouvrir ?
— L’argent du loyer…
— … tout au plus.

Le lendemain, Léa joua au loto.
Léa ne s’informe jamais des résultats.

9 mai 2010

Le temps qu’il fait en Patagonie

— « Il savait madame Moritz assez curieuse pour avoir lu le télégramme : ce qu’il annonçait l’avait à ce point émue qu’elle était revenue frapper à sa porte dont elle ne peut qu’effleurer le bois au bout de tant de drame. Ce geste en traduisait la douleur. “Allons bon, tout cela ne laisse présager que désagrément, je ferais mieux de continuer d’ignorer le chagrin de ma logeuse”, s’encouragea-t-il. Il noua les lacets de ses chaussures humides (elles n’avaient pas eu assez de la nuit pour sécher de la pluie de la veille), il attrapa son pardessus et s’approcha de la fenêtre. Il l’ouvrit. Il en enjamba l’appui et sauta dans la rue en se félicitant d’avoir choisi cette chambre au rez-de-chaussée. Il se souvint qu’il avait visité une plus grande sous les toits d’un bel hôtel particulier, plus confortable, moins chère et mieux orientée, mais il avait préféré prendre celle-ci en se promettant de tirer parti, un jour, de son rez-de-chaussée pour fuir par sa fenêtre qui donnait sur la rue. »

On frappa à la porte. On n’avait pas frappé à la porte depuis la visite d’Alain. Le jour était à la pluie, de celles qui correspondent aux précipitations annoncées par le bulletin météo que ni Maurice ni Léa n’entendaient jamais, mais dont Léa (Lucinda) apprenait de seconde main à la machine à café de Pridami — où le café n’est pas terrible.
C’était bien Alain (peut-être faudrait-il condamner cette porte).
Il commença par regretter que son frérot et sa belle n’habitassent point au rez-de-chaussée sans que cela n’affectât un sourire radieux que Léa recopia à son avantage — en dépit d’un certain contentieux. Il n’apportait pas le beau temps, il s’en excusa — il aurait pu s’excuser de proférer cette évidence. Les gouttières de son chapeau menaçaient de déborder. Ses chaussures mouillaient chacune dans leur petite flaque. Ristourne écourta la fête promise — il n’aime pas l’humidité.

— Je ne m’habituerai jamais à votre escalier du septième diable, si vous n’avez envie de voir personne c’est très réussi mais vous pouvez compter sur moi, je ne vous abandonnerai pas pour quelques menues douleurs dans les mollets.
Il reprit son souffle.
Léa lui prit son manteau dont le poids n’était pas pour rien dans la pénibilité de l’ascension.
Alain ne débarquait pas les mains vides. Ne revenait-il pas de San Carlos de Bariloche où d’ailleurs il faisait bien meilleur ?
— Bien meilleur. L’air y est léger, tout à fait ravigotant le temps qu’il fait là-bas. Si vous voulez savoir, ça vaut plusieurs années dans un sanatorium en Suisse.
Il reprit son souffle. Il éternua, toussa, se moucha. Ristourne prit l’escampette pour de bon.
— Je vous ai apporté ça pour vous remercier, ce n’est pas grand-chose, une broutille.
Où Maurice repensa au loyer.
Alain sortit de sa poche une enveloppe.
Où Léa repensa au loyer.
— Non non Alain, c’était de bon cœur, je vous assure, n’est-ce pas Maurice ?, racontez-nous plutôt la Tasmanie.
— La Patagonie.
— Si vous voulez, en échange nous vous raconterons nos promenades.

8 mai 2010

Suite au passage de l’artiste

Quand l’artiste de passage les avait dessinés, Maurice et Léa, une fois, deux fois, trois fois, plus ou moins à leur avantage, surtout Maurice, surtout son nez, son bec, il sut les convaincre d’afficher Joséphine où Léa reconnut une Péruvienne, une créole — mais point une Espagnole — et Maurice le personnage de son film qu’il n’avait pu, jusque-là, distribuer, tant la figure de Léa domine ses jours et ses nuits.

4 mai 2010

Olson, à l’époque

Maurice pensa à l’époque où Alain se faisait appeler Olson, comme Archibald Olson Barnabooth, quand Léa enchaîna de Walser en Larbaud, de Larbaud en Larbaud — pour Maurice, tout ce que lui lisait Léa était un seul et même livre, celui de Léa. Alain troquait ainsi sa propre mélancolie de pauvre contre une mélancolie de riche. Encore Maurice ne sait-il pas qu’aujourd’hui Alain vit à l’hôtel de la Girafe en lieu et place du Carlton de Florence.
— « Lecture pénible, et pendant laquelle j’ai rougi souvent. Que de phrases que — déjà ! — je n’écrirais plus aujourd’hui… Exagérations, naïvetés, petits mensonges inutiles, petites malices cousues de fil blanc ! J’avais pourtant bien essayé de n’être pas dupe de moi-même ; de voir ma vie directement et non plus à travers mes lectures ; et de laisser quelque point inexpliqué plutôt que d’admettre une explication tirée de mes souvenirs littéraires. Souvent j’ai été bien près de barrer une phrase qui sonnait faux, une expression toute faite qui ne correspond pas à ma vraie pensée d’alors. Il m’a fallu du courage pour ne rien changer, et laisser intact le document, avec ses puérilités, ses confidences trop intimes, ses aveux de faiblesse. »

Alain pensa à l’époque où il se faisait appeler Olson en chassant toute mélancolie comme la poussière sur les étagères. Aujourd’hui, l’hôtel de la Girafe se confond avec le Carlton de Florence. Il suffit de le bien peigner.
— « Eh bien, je vais commencer tout de suite. Thé, fumée qui laisse une odeur qui est comme un goût de miel et de poivre ; jour de dix heures un instant sur la gare qu’on traverse d’un seul coup et qui gémit blessée ; hymnes qui remplissez mon esprit d’une harmonie familière et un peu triste ; sage petite prière malgré moi de mon cœur ; vitesse ; paysages ; argent gaspillé ; amour offert dont personne ne veut ; vagabondage ; petites émotions de la kleptomanie ; longs bains trop chauds ; parfums et souvenirs ; à vous cette âme perdue. Ma main sent bon ; la chair propre et chaude, et un souvenir de tabac clair… »

2 mai 2010

« Des jeunes filles »

— « Un matin, l’envie me prenant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la tête et, en courant, quittai le cabinet de travail ou de fantasmagorie pour dévaler l’escalier et me précipiter dans la rue. Dans l’escalier, je fus croisé par une femme qui avait l’air d’une Espagnole, d’une Péruvienne ou d’une créole, et qui affichait quelque majesté pâle et fanée. »

Léa ne se lasse pas de lire La promenade de Robert Walser.
Maurice ne se lasse pas d’entendre Léa le lire.
La promenade de Robert Walser les lient.
Léa lisait La promenade de Robert Walser quand elle rencontra Maurice.
La promenade de Robert Walser est leur bréviaire, en quelque sorte, même quand ils se promènent le dimanche dans les jardineries aux confins de la ville.
Cette Espagnole, ou cette Péruvienne, ou cette créole, évoque Fermina Marquez dans l’esprit de Léa, qu’elle avait lu à l’âge de Fermina Marquez. Sara lui mit dans les mains un vieux livre de poche, et dit :
— « Le reflet de la porte vitrée du parloir passa brusquement sur le sable de la cour, à nos pieds. Santos levas la tête, et dit :
“Des jeunes filles.” »


1 mai 2010

Hôtel du livre-échange

Monsieur Roups a le goût des livres, à condition que figure sur leur couverture le mot hôtel, exceptés, monsieur Roups a vraiment le goût de livres, les guides et les beaux livres. Ainsi Alain, qui a des lettres comme personne ne l’ignore plus, examina une offre qu’il n’avait jamais considérée jusqu’ici,
Splendid Hôtel
Le Grand Elyseum Hôtel
La Petite fille de l’hôtel Métropole
Grand Hôtel du Pacifique
L’Hôtel du Grand Veneur
Bagdad Hôtel
Hôtel de l’Amitié
L’Hôtel des Sacrilèges
Hôtel Univers
L’Hôtel du libre-échange
Hôtel Bosphorus
L’Hôtel Stancliffe
Hôtel de l’insomnie
Hôtel Lutetia
Hôtel Rwanda
Hôtel de Dream
Hôtel Problemski
Hôtel des Adieux
L’Hôtel du New Hampshire
L’Hôtel du Nord
Hôtel Iris
Chelsea Hotel
Hôtel de l’Image
Chambre d’hôtel
Hôtel Gagarine
Love Hotel
Hôtel Styx
Hôtel Savoy
pour s’arrêter sur ce dernier :
« Ce matin, lorsque je suis arrivé, il avait légèrement plu ; comme le ciel s’était dégagé entre-temps, il me semblait que je n’avais pas dormi une journée, mais trois. Ma fatigue s’était évanouie ; mon cœur était en fête. J’étais curieux de connaître la ville, une nouvelle vie. Ma chambre me semblait familière, comme si je l’avais habitée depuis longtemps, la sonnette m’était connue ainsi que le bouton, l’interrupteur, l’abat-jour vert, l’armoire à vêtements, la cuvette. Tout m’était familier, comme dans une pièce où l’on a passé son enfance, apaisant, et me versait sa chaleur comme après de douces retrouvailles.
Il n’y avait de nouveau que la note affichée à la porte, sur laquelle on pouvait lire :
Après dix heures du soir, on est prié de ne pas faire de bruit. Les bijoux égarés n’engagent pas notre responsabilité. La maison possède un coffre.
Respectueusement,
KALEGOUROPOULOS, Propriétaire »

« Légèrement plu », hum… Alain était rentré trempé, une soupe, et son chapeau, une loque ; il le jeta par la fenêtre.
Il le portait depuis qu’il l’avait trouvé dans la rue, un jour venté, orphelin à la recherche d’une tête à sa dimension. Là, il aura rétréci. Il sera informe, interdit à toute tête à chapeau. Il pourrait poursuivre sa carrière à récolter de la monnaie au coin de la boulangerie.

30 avril 2010

Épisode révolutionnaire flanqué d’un épisode pluvieux

Sur le banc de l’abribus Alain trouve Dimitri Roudine et, comme à son habitude, commence à jeter un coup d’œil à la dernière page. Il rit. Il ne rit pas comme on le connaît rire jusqu’ici*, prétexte une saleté de drache, lui qui d’ordinaire adore la pluie qui rend morose des peuples entiers, pour rentrer fissa à l’hôtel de la Girafe, où monsieur Roups s’étonne de voir son client préféré ainsi pris de panique par une ondée anodine, tout au plus une giboulée lui accorde-t-il pour se rendre aimable, lui dont, dit-il dans le même élan, le nom rime rien moins qu’avec mousson et typhon.
— Mon cher Roups, la révolution est en marche.
Il rit. Ils rirent. Monsieur Roups ne connaît pas l’épisode avec Dimitri Roudine — quand bien même l’aurait-il lu, il ne va jamais jusqu’à la dernière page — mais rit comme il rit chaque fois que rit son client préféré.
Et Alain gagna sa chambre où il fut happé par la grisaille du jour.

Maurice et Léa n’attendirent pas que la pluie cessât. C’était un principe (s’ils devaient tenir compte des humeurs du ciel, ils gâcheraient les plaisirs du dimanche ; de toute façon, les jardineries ordonnent le temps qu’il fait). L’urgence d’un chapeau se justifiait d’autant mieux. Il serait paradoxal de prétexter l’absence d’un chapeau pour remettre à des jours meilleurs l’achat d’un chapeau.
Maurice et Léa firent le dos rond et trottinèrent en ignorant le monde tout aussi courbé, surtout Maurice, abandonnant leur coiffure au mauvais sort, sans regretter les sept étages à grimper, surtout Maurice, pour chercher un parapluie qui, à n’en pas douter, n’aurait pas résisté à l’assaut des bourrasques, se retournant aussitôt avant de s’envoler, Maurice — à cloche-pied — et Léa à sa suite. Alors que le chapeau, tant qu’il était au magasin, ne risquait rien…
— Léa, tu ne crois pas que ce chapeau pourra attendre ?

Léa aurait pu mettre en cause ce régime de giboulée qui tourneboulerait les raisonnements de Maurice qui, déjà, ont tendance à n’obéir qu’aux humeurs de passage.
Léa ignore toujours que chaque lundi à midi et quart, malgré (ou grâce à) son mutisme (ses silences), ce tohu-bohu fait le miel de son psychanalyste.
Aux Mille & Un Chapeaux, ils ne trouvèrent pas de chapeau au goût de Maurice, ou, quand d’aucun parmi les mille & un aurait pu convenir, il n’était jamais sa taille.
Maurice et Léa rentrèrent trempés et se plurent à s’entresécher.

* cf. page 6

29 avril 2010

La psychorigidité d’une vieille fille

Léa ne lit jamais dans les transports en commun puisqu’elle lit seulement le samedi (sans compter les vacances), et le samedi elle ne prend jamais les transports en commun. Elle y invente des romans éphémères ou se récite des romans éternels.
Léa fit une exception avec Dimitri Roudine car, dit-elle à Maurice qui la regardait d’un air de hibou, elle n’entendait pas si jeune se complaire dans la psychorigidité d’une vieille fille.
Elle l’oublia sur le banc d’un abribus.

— « Natalia devait chaque matin lire avec elle des livres d’histoire, de voyages et d’autres œuvres instructives. Daria Mikhaïlova les choisissait, paraissant suivre une ligne de conduite. En réalité, elle ne faisait que donner à sa fille tout ce que lui envoyait un libraire français de Pétersbourg, sauf, naturellement, les romans de Dumas fils et Cie. Daria Mikhaïlova lisait elle-même ces romans. Mademoiselle Boncourt jetait des regards sévères et navrés derrière ses lunettes, quand Natalia lisait ces ouvrages d’histoire : d’après les conceptions de la vieille fille française, toute l’histoire était remplie de faits licencieux. Il est vrai que de tous les grands héros de l’antiquité, seul le nom de Cambyse était resté dans sa mémoire, on ne sait pourquoi, et quant aux époques modernes… elle se souvenait uniquement de Louis XIV et de Napoléon qu’elle exécrait. Mais Natalia lisait aussi des livres dont mademoiselle Boncourt ne soupçonnait même pas l’existence : elle connaissait par cœur Pouchkine.
La jeune fille rougit légèrement en rencontrant Roudine.
— Vous allez vous promener ? lui demanda-t-il.
— Oui… nous allons au jardin.
— Puis-je vous accompagner ?
Natalia regarda mademoiselle Boncourt.
— Mais certainement, monsieur, avec plaisir, se hâta de répondre la vieille fille.
Roudine mit son chapeau et sortit avec Natalia. »

Le samedi précédent, Léa avait lu ce passage à Maurice.

— Tu viens Maurice, je vais t’acheter un chapeau.

Sachant que jamais ni Maurice ni Léa ne sortaient faire une course le samedi.


28 avril 2010

Prodiges domestiques

Léa n’est pas une militante de l’ordre domestique. Loin d’elle de pallier le déficit chronique de Maurice en la matière. Outre la poussière sur les livres qui se fait oublier — Léa souffle sur la tranche de celui à qui le tour d’être lu —, les miettes sur le tapis — Maurice sans Léa mange sur ses genoux — et les croquettes éparses dédaignées par Ristourne, le ménage ne requiert pas une mobilisation de tous les instants…
Mais que vient faire ce parfum Hermès, bien rangé, bien en évidence sur l’étagère au-dessus du lavabo de la salle d’eau, cheval glorieux parmi des fantassins en déroute ?
Léa se dit qu’elle l’a déjà vu quelque part. Un rêve sans doute. Léa est déçue d’avoir des rêves de marques.
Pour Maurice, la solution est simple tout en tenant du prodige : il serait venu par ses propres ailes.
Pour Léa, la solution est encore plus simple et en rien prodigieuse : elle se pince le nez et direct à la poubelle !

26 avril 2010

L’entremise de Jean-Pierre Léaud

La bibliothèque du 87 boulevard de la Fraternité était riche de romans russes. Léa avait lu d’abondance cette littérature entre ses treize et dix-sept ans après que Sara lui mit Premier amour de Tourgueniev entre les mains. Ça la faisait rire, Sara, car elle n’en était plus à son premier, largement, celui qui ressemblait à Petit ours brun, selon Léa, à Jean-Pierre Léaud, selon elle (ils avaient l’âge d’Antoine et de Colette dans Antoine et Colette). Dans ses souvenirs, elle l’appelle Antoine et il ressemble trait pour trait à Jean-Pierre Léaud, celui des Deux Anglaises et le continent, romantisme oblige. Pour autant elle ne l’appelle pas Alphonse.
— « L’abondance des pensées empêchait Roudine de parler avec précision et netteté. Les images chevauchaient les unes et les autres ; les comparaisons, imprévues, audacieuses, étonnamment vraies, naissaient les unes des autres. Et cette improvisation impatiente ne sentait pas l’effort d’un rhéteur expérimenté, elle était inspirée. Roudine ne cherchait point ses mots : ils venaient librement, soumis, et chacun d’eux semblait jaillir de l’âme elle-même, brûlant de ce secret suprême : la musique de l’éloquence. Il savait, en frappant uniquement sur les fibres du cœur, faire vibrer confusément toutes les autres. On comprenait peut-être mal ce qu’il disait, mais la poitrine se dilatait, des voiles se soulevaient devant les yeux, et des lumières resplendissaient devant soi. »
Léa oubliait la description de Tourgueniev — Un homme entra, âgé de trente-cinq ans environ : de haute taille, un peu voûté, les cheveux crépus, le visage basané, il avait les traits irréguliers, mais expressifs et intelligents, avec un pâle éclat dans ses yeux vifs et bleus, un nez large et droit et des lèvres rouges bien dessinées. Il portait un vêtement usagé et étroit, comme devenu trop petit pour lui. — pour se représenter Roudine en Jean-Pierre Léaud. Maurice, qui ne la connaissait pas, y voyait Alain. Pas exactement celui que nous avons rencontré qui voyage entre l’hôtel de la Girafe et l’hôtel de la Girafe, bien sûr. Pas celui avec qui il se serait battu. Pas celui qui rit de Robert Walser.
Après lui avoir offert le rôle vedette dans son film, cette idée finirait-elle de le réconcilier avec son frère ?

24 avril 2010

Un rôle vedette inattendu pour Alain

Alain est dans tous les esprits, à commencer par celui de Maurice.
Il parasite l’écriture de son scénario.
Un pré à vaches limousines. Très vert.
Un pré en pente avec un arbre solitaire au milieu.
Au printemps (avril-mai).
Divers moments de la journée. Ombres et lumières. Déplacement des animaux.
Dans le dernier plan un homme surgit et traverse le pré en longeant soigneusement les clôtures, se jette dans le fossé après avoir franchi la dernière clôture car un tracteur passe au premier plan sur la petite route (toute crottée).
Il attend dans les hautes herbes parsemées de fleurs de toutes les couleurs.
Description de l’homme : bien mis, entre 30 et 60 ans, les oreilles écartées.
C’est Alain que Maurice voit surgir et traverser le pré en longeant soigneusement les clôtures, se jeter dans le fossé après avoir franchi la dernière clôture car un tracteur passe au premier plan sur la petite route (toute crottée). À la description, il ajouterait : un grand nez comme celui du grand-père Emmanuel.
L’aurait-il vraiment vu alors que ses bottes allaient par le fond dans les marécages ?

19 avril 2010

Au cas où, emportons un livre et une serviette


Sara départagea son beau-frère Maurice et sa sœur Léa, comme elle les départagea à savoir qui de Thomas Bernhard ou de Marcel Proust elle avait lu, en empruntant le troisième chemin que le grand écrivain, qu’il soit l’un ou qu’il soit l’autre, ne connaissait pas, celui qui longe les marroniers, passe derrière la citerne, s’engage à travers la friche de l’ancienne cimenterie en bricolant tant bien que mal une direction parmi de multiples hypothèses avant de plonger sans hésiter vers un chaos de rochers que les pieds de Maurice n’apprécièrent pas alors que Léa en fit gaiement son affaire en quelques bonds calqués sur ceux de Sara, comme elle calquait déjà ses pas sur les siens quand sa grande sœur était déjà une jeune fille et elle une toute petite bonne femme avec, déjà, un livre au cas où comme Sara, puisque Sara n’allait jamais nulle part sans un bouquin, pour le lire au cas où, au cas où un garçon pas trop bête et pas trop laid se questionnerait sur cette fille qui lit, qu’il sait jolie, qu’il devine intelligente, peut-être bêcheuse mais cela valait la peine d’être tenté.
Ce chemin dessiné par le hasard, selon la formule de Sara, avait un but caché. Sara, Maurice et Léa à ses basques, après s’être débarrassé du chaos de pierres si peu engageant, alors que la vue s’ouvrait désormais sur un authentique payage de campagne, franchit lestement une rigole pour se retrouver dans un de ces chemins creux célébrés par les peintres paysagistes d’un autre temps, où ombre et lumière se disputent selon le rythme des talus, des haies vives et des bosquets — et des nuages qui ont toujours le dernier mot. Sara observa deux traces de peinture jaunes et bleues sur le tronc d’un bouleau, pareilles à celles sur les joues et le front des Indiens, pour baliser le sentier de la guerre, propose Léa sans que Maurice ne sourie.
— Attendez-moi là, je reviens tout de suite.
Et Sara disparut.
Léa ne se laissait pas abuser par sa sœur, elle invita Maurice à la suivre. Maurice aurait préféré attendre Sara plutôt que de prendre par le raccourci pour rejoindre la petite route au-delà du pré dont les vaches étaient couchées à l’ombre de l’arbre de service. Il aurait ainsi sauvé ses chaussures qu’il dut abandonner au marécage.
Depuis l’abord d’un bâtiment de taille modeste à la fonction indéterminée, une ancienne bergerie par exemple, Sara leur faisait des signes qui avaient pour vocation de les guider, mais leur universalité ne sauta pas aux yeux de Maurice.
— Voilà où je voulais en venir.
Léa reconnut ce bâtiment.
— Ici vous trouverez des livres que personne n’a jamais lus.
La photo de ce bâtiment orne la bibliothèque de Sara.
— Car personne ne les a encore écrits.
Maurice, pataugeant dans la boue jusqu’aux genoux, resta indifférent au prodige. Le souvenir de ses chaussures englouties et l’état de ses pieds ne lui laissaient pas le loisir d’en apprécier la portée. Il aurait espéré des bains publics.

18 avril 2010

De surcroît Sara a l’embarras du choix question promenades

Sara propose à Léa d’aller se promener. Maurice était déjà descendu dans le jardin qui court le long de la maison en miroir de celui des voisins dont la maison est identique à celle de Sara.
Sara et Léa découvrent Maurice en contemplation devant un figuier rebelle à toute idée de frontière dont les bourgeons offrent sur la même branche plusieurs étapes de leur développement. Maurice exprime la même stupeur que s’il voyait un nouveau-né pour la première fois.
Léa prolonge vers Maurice la proposition de Sara, en ajoutant que ça les changera des jardineries.
Maurice sursauta, comme surpris l’œil dans le trou de la serrure.
Sara les rejoignit aussitôt. Elle leur annonce qu’il y a deux côtés pour les promenades et ajoute, après avoir sorti de son sac un livre de poche, — « car il y avait du côté de Krönberg deux côtés pour les promenades, et si opposés qu’on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre : le côté de Meinkirchen, qu’on appelait aussi le côté de chez Wink parce qu’on passait devant la propriété de monsieur Wink pour aller par là, et le côté de Kampfminze. De Meinkirchen, à vrai dire, je n’ai jamais connu que le côté et des gens étrangers qui venaient le dimanche se promener à Krönberg, des gens que, cette fois, ma tante elle-même et nous tous ne connaissions point et qu’à ce signe on tenait pour des gens qui seront venus de Meinkirchen. Quant à Kampfminze, je devais un jour en connaître davantage mais plus tard seulement ; et pendant toute mon adolescence, si Meinkirchen était pour moi quelque chose d’inaccessible comme l’horizon, dérobé à la vue, si loin qu’on allât, par les plis d’un terrain qui ne ressemblait déjà plus à celui de Krönberg, Kampfminze lui ne m’est apparu que comme le terme plutôt idéal que réel de son propre côté, une sorte d’expression géographique abstraite comme la ligne de l’équateur, comme le pôle, comme l’orient. Alors, prendre par Kampfminze pour aller à Meinkirchen, ou le contraire, m’eût semblé une expression aussi dénuée de sens que prendre par l’est pour aller à l’ouest. Comme mon père parlait toujours du côté de Meinkirchen comme de la plus belle vue de la plaine qu’il connût et du côté de Kampfminze comme du type de paysage de rivière, je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux entités, cette cohésion, cette unité qui n’appartiennent qu’aux créations de notre esprit (…) »
Sara regarda tour à tour Léa et Maurice.
— Descendons vers la rivière, dit Léa.
— Ou bien allons vers la plaine, répondit Maurice.

17 avril 2010

Sara n’habite pas si loin en fin de compte

En effet Sara n’habite pas si loin en fin de compte. Si Sara est bien la sœur de Léa, Léa lui rend quinze ans. Léa ne sait jamais bien qui tiendra compagnie à Sara, qui sera à ses pieds, quel sera le chevalier servant se multipliant pour anticiper tous ses désirs sans se douter qu’un jour pas si lointain il devra les considérer comme des caprices. Léa ne tient pas les comptes, d’autant moins qu’elle est loin de posséder l’ensemble des informations. Le dernier, à sa connaissance, ressemblait à Henry VIII — elle ne se fit pas de soucis pour autant — et le précédent à Bertold Brecht avec ses lunettes rondes et sa frange. Elle se rappelle aussi un tout jeune homme aux faux airs de Zinedine Zidane, et une autre fois où elle crut être opposée à George Clooney — Sara ne se distinguait pas toujours par l’originalité de ses goûts —, à croire que ses conquêtes allaient tous azimuts, comme si elle voulait épuiser tous les possibles de la gent masculine. En revanche ses goûts littéraires sont beaucoup plus arrêtés.
La veille Léa a rêvé que Sara sortait avec Alain. Pendant tout le trajet, en tram, en bus et à pied, elle demeura dans ses songes alors que Maurice la regardait furtivement comme un prétendant incapable de franchir le pas. La reconstitution de son rêve se limitait à voir Alain se recommandant de l’empereur de Patagonie auprès de Sara à qui il offrait un flacon d’Hermès qu’elle débouchait d’une pichenette avant de se l’enfiler cul sec.
Sara est seule avec ses chats. Elle toise Maurice à croire qu’elle n’en a jamais vu de cette espèce, non sans aménité cependant. Elle s’y entend en grands numéros. Entraînant Léa à la cuisine prétextant son expertise à propos du croustillant des cookies, elle la félicite pour son choix qu’elle ne connaissait jusque-là que par sa littérature qui, parfois, a tendance à enjoliver. Léa ne parvient pas à se détendre. Elle sait qu’elle ne donne pas le change, elle ne peut rien cacher à Sara qui l’a toujours percée de part en part. N’était-elle pas la fée au-dessus de son berceau ?
C’était la première fois qu’elle trouvait Sara sans un amant à ses pieds (littéralement). L’hypothèse entrevue cette nuit ne se démentait pas formellement. L’hypothèse de repartir sans Maurice l’effleura aussi.

12 avril 2010

Impedimenta

Quand Maurice et Léa se sont installés au 87 boulevard de la Fraternité, au septième étage sans ascenseur, la légèreté de leur équipage, c’est-à-dire, en gros, de quoi se changer trois fois avant de retourner au lavomatic, de quoi se coucher, une couette, deux oreillers à petits carreaux bleu de Prusse et un plaid à grands carreaux jaune de Naples que Léa avait coupés elle-même à partir de chutes chez Multi-Tissus. Et chacun dans sa poche son livre de chevet.
Le chat s’installa le lendemain quand il découvrit le plaid. Léa le nomma Ristourne alors que Maurice aurait secrètement préféré Sherwood.
Les cartons de livres sont la plaie des déménagements. Outre leur poids qui double à chaque étage comme dans l’histoire du grain de riz chinois, le déballage, le rangement et le classement des livres découragent les militants les plus convaincus de la cause littéraire.
Les livres les attendaient sur tous les murs disponibles. Leurs prédécesseurs seraient-ils partis à la cloche de bois ? Le propriétaire leur avait-t-il donné congé avec cette somme de livres pour solde de tout compte ? Ni Maurice, ni Léa ne se posa cette question. Léa les lit. Maurice l’écoute les lire.
Léa tiqua devant le classement alphabétique qui lui paraît toujours vouloir donner des ordres.
Un marque-page signale le passage de Mes amis où Bove écrit : « Le propriétaire m’a donné congé. Il paraît que les locataires se sont plaints de ce que je ne travaillais pas. Pourtant, je vivais bien sagement. Je descendais doucement l’escalier (…) »

11 avril 2010

Maurice, intrigué, observe Léa lisant « Mes amis » d’Emmanuel Bove

Toujours les lectures de Léa et leurs orientations qui prêtent à interprétations

— « Le propriétaire m’a donné congé.
Il paraît que les locataires se sont plaints de ce que je ne travaillais pas. Pourtant, je vivais bien sagement. Je descendais doucement l’escalier. Mon amabilité était très grande. Quand la vieille dame du troisième portait un filet trop lourd, je l’aidais à le monter. Je frottais mes pieds sur les trois tapis qui se succèdent avant l’escalier. J’observais le règlement de la maison affiché près de la loge. Je ne crachais pas sur les marches comme le faisait M. Lecoin. Le soir, quand je rentrais, je ne jetais pas les allumettes avec lesquelles je l’étais éclairé. Et je payais mon loyer, oui je le payais. Il est vrai que je n’avais jamais donné le denier à Dieu à la concierge, mais, tout de même, je ne la dérangeais pas beaucoup. Seulement une ou deux fois par semaine, je rentrais après dix heures. Ce n’est rien pour une concierge de tirer le cordon. Cela se fait machinalement, en dormant.
J’habitais au sixième, loin des appartements. Je ne chantais pas, je ne riais pas, par délicatesse, parce que je ne travaillais pas. »
Léa garde cette lecture pour elle. Léa lit Mes amis d'Emmanuel Bove. Elle ne voudrait pas que Maurice croie qu’elle revient encore sur cette affaire de loyer, qu’elle enfonce le clou par une sorte de malignité comme si ses lectures n’avaient d’autre dessein que d’étayer un acte d’accusation. Néanmoins il lui semble que Maurice l’a entendue.
Maurice ne s’inquiète pourtant pas. Il ne ressemble pas au personnage d’Emmanuel Bove ; il travaille — et puis il y a Léa.

9 avril 2010

Le prodigieux retour de la Tasmanie

— « Mais le lendemain matin, lorsque le premier coude de la rivière eut caché derrière moi les maisons de Patusan, toute la réalité de ces faits, avec leur couleur, leur dessin et leur signification, me sortit des yeux, comme on sort d’un tableau que l’imagination jeta sur une toile, et auquel on tourne une dernière fois le dos, après une longue contemplation. Il reste imprimé dans la mémoire, avec toute sa fraîcheur, avec sa vie figée sous une lumière immuable. Ce petit coin de terre nourrissait des ambitions, des terreurs, de la haine, des espoirs, et le souvenir de tout cela demeure intact dans mon esprit, avec une égale intensité, avec une sorte d’expression fixée pour retourner vers le monde, où les choses se meuvent, où les hommes changent, où la lumière palpite, où le flot clair de la vie coule indifféremment sur de la vase ou des cailloux. »

Maurice, comme souvent quand Léa lit, la regarde lire.

— Je ne sais pas pourquoi, Maurice, mais ça me fait penser à ton frère Alain, murmura Léa.

Quand Léa lit à haute voix, à l’intention de Maurice et de son entendement, croit-elle, il écoute la musique de la voix avant d’en entendre le texte.
Là, il se trouve en terrain familier.

— Ça me fait penser à mon frère Alain, dit Maurice, et je sais pourquoi.
— Dis-moi…
Lord Jim je parie ? Il a lu et relu Conrad qu’il m’en a dégoûté.
— Tu crois vraiment qu’il est allé en Tasmanie ?
— Conrad ?
— Ne sois pas bête, Maurice.
— Pas plus que ça.
— Alors ?
— Alain invente ces histoires pour me faire enrager.

Léa est chiffonnée.
En distinguant ce passage de Lord Jim à l’usage de Maurice, Léa pensait surtout à le comparer avec celui de Sebald, mais, par quelque espièglerie, son raisonnement a tourné court en convoquant Alain sans délai.

— En quoi la Tasmanie t’indispose ?
— Tu ne sais pas ?
— Je ne suis pas très calée en géographie, tu sais bien, je ne distingue pas la Tasmanie de la Patagonie.
— Eh bien Léa…
— Eh bien ?
— Eh bien, saurais-tu par hasard où est né Errol Flynn ?
— En effet, ce serait bien par hasard, Maurice… je ne sais même pas où tu es né, toi !
— Eh bien Léa…
— Eh bien ?
— Il est né à Hobart, capitale…
— De la Tasmanie, pardi !